De la tradition

De la Tradition

Dans son sens originel, la tradition fait signe à la soumission, du latin transmettere, c’est – à – dire faire passer d’une personne à une autre un bien matériel ou moral. Transmettre, à ce moment, est synonyme de léguer et de déléguer. Un père transmet des traditions à ses enfants. Transmettre, c’est non seulement faire passer d’une personne à une autre mais aussi faire changer de lieu en vue d’une utilisation pour faire parvenir d’un lieu physique à un autre, d’une époque à une autre, soit par la parole soit par l’écriture ou d’abord par la parole puis formaliser par l’écriture. Ce qui est transmis, « le soit transmis », a un contenu spécifique. La tradition véhicule plus que des idées susceptibles de forme logique : elle incarne la vie qui comprend à la fois des sentiments, pensées, croyances, aspirations et actions. Elle livre par une sorte de contact fécondant ce dont les générations successives ont également à se pénétrer, ce qu’’elles ont à se léguer comme condition permanente de vivification, « le principe de la synthèse n’est ni dans les faits ni dans les idées seules, il est dans la tradition qui résume en elle les données de l’histoire, l’effort de la raison, et les expériences accumulées de l’action fidèle » .

L’étymologie et la vision de Maurice Blondel mettent en évidence la pertinence de la tradition mais dévoilent très peu les interrogations qui pointent sur les faiblesses de la tradition.

Une critique qui tenterait de saisir les fondements est à construire. Il faut aller chercher les nuances théoriques susceptibles de questionnement, mettre au jour un paradigme plus fécondant en matière de tradition. On peut questionner en premier le geste même de leg, de don, son autorité et sa légitimité.

En effet, un certain respect entoure la transmission : sur quoi faut-il fonder ce respect ? Ne peut-on pas suspecter sa nécessité ?

Le contenant du leg, avons- nous dit, prend la forme de l’oralité de manière primitive avant d’aboutir à la forme institutionnalisée et sacrée de l’écrit. Quelle est la part de l’effacement, de la perte ou de la figure de la trahison dans ce passage de l’oral à l’écrit ? Et que dire de la question de l’’authentification du document final ainsi obtenu ?

Par ailleurs, on pourrait chercher à rendre intelligible la circularité père enfant sous l’angle et les catégories de lieu et d’époque. D’ailleurs, cette question est récurrente et il serait difficile de remettre en cause sa légitimité. Si les lieux et les époques du père et ceux des enfants sont différents, par exemple le père ayant vécu au village dans les années 60 et les enfants en ville dans les années 80, le problème de l’adaptation ne se posera- t-il pas avec acuité en ce qui concerne l’utilisation du leg, son contenu moral ou matériel ?

Enfin, tout ceci va se ramener à une question plus fondamentale, plus métaphysique sur la tradition, sur son essence. Autrement dit, on va pénétrer le fond du problème essentiel et général de la fécondité de la tradition et partant de ce que Blondel désigne dans son propos sous le nom de « principe de la synthèse ». La tradition perd-telle son essence en se renouvelant ou son essence consiste- telle dans cette perte que l’autorenouvèlement lui impose ?

Le respect de la tradition trouve son fondement dans l’autorité du contenu oral ou écrit de la tradition dans la mesure où ce contenu porte l’estampille du sacré. En effet, le sacré c’est ce qu’’on doit vénérer, ce qu’on ne doit pas violer, enfreindre ou divulguer du moins sans l’accord des personnes autorisées, auto autorisées ou dont l’autorité est due à une naissance, un statut, un lignage, etc. L’idée de sacré s’accompagne de l’attitude de respect. Mais qu’advient-il à celui qui tente d’enfreindre le sacré ? A travers cette question il s’agit pour nous de découvrir un fondement antérieur au contenu sacré car ce contenu a besoin d’une radicale protection. Il y a derrière ce contenu et tout autour, des gens qui veillent au respect inconditionnel de celui-ci. Ce sont ces personnes qui, à notre avis, incarnent le véritable fondement de toute tradition, la garantie ontologique, la caution « morale » et spirituelle. Nous écrivons le terme morale entre guillemets parce qu’’il a ici un sens communautaire très arbitrairement défini vu que son contenu doit rester infiniment sacré, intouchable, inviolable. Les dépositaires de la tradition ne doivent jamais être inquiétés ou démis de leurs prérogatives, de leur autorité.

C’est ainsi que la dimension spirituelle constituée aussi bien des monothéismes que des croyances ancestrales, y compris la face négative ou obscure de la sorcellerie, ont pour mission essentielle de travailler à ce que l’ordre des anciens, des aînés et autorités confondus puisse perdurer. « C’est surtout par la magie, par le recours à la magie, à la magie du chef, du roi et des princes que s’assure et se consolide la cohésion sociale », nous dit Evans Pritchard. Nous avons donc au fondement de toute tradition institutionnalisée un véritable système organisé par les anciens, les aînés, toute la hiérarchie, et au sommet il y a la complicité, l’implication et le consentement des autorités traditionnelles établies. C’est ce système qui tient le rôle de protecteur, continuateur de la tradition. On comprend ainsi aisément pourquoi la seule intention de la violer est d’avance vouée à l’échec. Le passé est à ce point vénéré que tout contenu passé ou passéiste est reçu sans réserve.

Nous pensons que le contenu traditionnel doit passer l’épreuve de la critique rationnelle. Celle-ci n’est pas loin de celle faite par les historiens. En effet, ces derniers s’attèlent à un travail heuristique considérable sur les documents. Ils procèdent par une critique externe du document pour l’authentifier, vérifier s’il est un faux ou non. Ensuite ils passent à une critique interne pour vérifier la cohérence du document, savoir s’il n’est pas porteur de contradictions et de contresens. La tradition orale est dominante en Afrique. Mais qu’’est ce qui garantit sa vérité ? Est-elle à l’abri des transformations, défigurations et trahisons ? Sommesnous dépositaires du sens originel ? La décision ou la réponse me paraît incertaine. La première incertitude vient de ce que le message a traversé le temps et l’espace et donc n’a pas pu échapper à quelques déformations, à un épurement, un appauvrissement, un enrichissement ou une volonté de le sublimer. La deuxième incertitude se trouve dans les mouvements migratoires, vu que les déplacements dans l’espace peuvent occasionner non seulement des pertes matérielles mais aussi des pertes culturelles ou des gains culturels, par exemple la notion de variante dialectale est le produit des migrations.

Toutefois, si le langage est lui-même pris pour ainsi dire en flagrant délit de possibilité de variation, de modifications, que peut-on alors dire et penser de ce dont elle est le véhicule ? Résumons : le langage véhicule la tradition, or le langage est faillible, falsifiable et altérable. Nous sommes par conséquent en droit de conclure que la tradition peut profondément s’altérer dans l’espace aussi bien qu’elle l’a été dans le temps. Souvent, nous ne faisons pas ces analyses, nous consommons ces legs, nous les mettons en pratique du simple fait que ce sont nos traditions, qu’il s’agit de l’héritage de nos parents, comme si l’héritage était exempt de toute approche réfutationniste, de tout regard analytique et critique, comme si ces traditions étaient naturelles, ordinaires, comme si elles allaient de soi.

Il importe de poser le problème de la tradition en termes de lieu et d’époque .Les catégories de temps et d’espace peuvent nous aider à comprendre la divergence de vue entre un père et un fils sur l’essentiel et l’accessoire parce que ce qui est essentiel pour le père relativement à son époque et au lieu où il a passé son enfance et son adolescence, peut pour son fils, dans un autre espace-temps, relever de la pure contingence. Lire la tradition à la lumière de cette analyse, c’est amener au jour la légitimité du conflit intergénérationnel. Chaque époque a ses modes, tendances et doctrines en vogue.

 

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