De la tradition

L’épistémologie contemporaine et critique va encore plus loin dans sa mise en question des épistémologies classiques. En effet, elle interroge la pertinence des distinctions cause-effet, essence-accident, fond-forme, etc. . Dans Une connaissance sans fondements, l’épistémologue Paul Feyerabend s’attaque vigoureusement à l’idée de fondements de la connaissance. Selon lui, la connaissance n’a pas de fondements :

 Comme on le sait l’épistémologie traditionnelle s’attribue la tâche de trouver ce qu’’elle appelle les fondements de toute notre connaissance […] Les données des sens, l’intuition des idées claires et distinctes, sont les fondements de la connaissance. De tels fondements ont exactement les caractéristiques d’un mythe tel qu’’il a été expliqué ci-dessous : on les considère avec une attitude d’acceptation complète […] ils sont reçus de manière passive ; la connaissance qui en est dérivée est organisée d’une manière qui garantit la certitude absolue 

Feyerabend poursuit sa critique en soulignant que :

 Il est habituellement supposé que les fondements de notre connaissance sont des choses qui existent indépendamment des êtres humains, qui peuvent être oubliées, mécomprises, négligées mais qui ne peuvent être éliminées au moyen d’une décision. Cela est tout à fait exact, pourvu que, nous ayons déjà accepté un point de vue dogmatique qui va de pair avec des certitudes.

L’épistémologue viennois clôt son propos en ces termes :

Cela étant, toute décision contre les méthodes générant la certitude sera en même temps une décision contre l’acceptation des fondements de la connaissance […] elle sera une décision en faveur d’une forme de connaissance qui ne possède pas de fondements. Et elle sera par conséquent aussi une décision de quitter la voie traditionnelle de l’épistémologie et de construire la connaissance d’une manière entièrement nouvelle.

On peut entrevoir une autre objection. C’est par exemple la persistance des rituels dans les religions traditionnelles animistes ou autres .Cela porte à croire que l’homme n’aime pas changer certaines habitudes ou, pire, qu’’il a horreur du changement, qu’’il est hostile à la créativité, à l’inventivité. L’homme semble se complaire dans ce qu’’il trouvé ou qu’’il a toujours fait. Cela peut être identifié à une certaine forme de passivité collective. On pourrait aussi souligner une quête de repères car le changement permanent peut se lire négativement comme une source de déperdition identitaire. Relativement à cette objection, relevons tout d’abord que dans la sphère politique et précisément en démocratie, le changement est fondamental, essentiel, même si les pays occidentaux, paradoxalement, au nom de leurs intérêts stratégiques, tolèrent, voire encouragent l’absence de changement, la persistance des dictatures dans leurs anciennes colonies.


En réali, tout ceci dépend des objectifs à atteindre. Dans la sphère religieuse la permanence des dogmes est souhaitable car elle permet de mieux contrôler les masses et l’élite dans les milieux ésotériques. Il y ‘a des exigences de discipline. Mais que vise toute forme de discipline ? L’obéissance à la règle. La discipline a le même le sens d’un jouet dont on se frappait par mortification. Les croyants s’imposaient une souffrance physique pour réparer les fautes et expier les péchés. Il apparaît clairement que la discipline revêt ici un caractère aliénant car elle exige l’obéissance aveugle, vu qu’elle nous est imposée par une autorité qui exige le respect de l’ordre. La soumission à la volonté générale n’est pas comme chez Rousseau l’expression de ma volonté mais l’expression de la volonté d’une autorité extérieure. On comprend pourquoi toute forme de désobéissance conduit à la mortification chez le croyant qui est soumis à une double autorité, l’autorité temporelle et l’autorité spirituelle. Le respect et l’ordre sont la caution morale d’une société qui se veut stable. « Il y a des cas évidents où les commandements du code éthique sont directement liés à la préservation de l’ordre existant : l’enseignement concernant le comportement envers le roi ou les aînés de la tribu, les tabous relatifs aux mariages, les punitions infligées pour violation de l’ordre social sont de cette espèce ».

Le rite vient du latin ritus. Il désigne l’ensemble des cérémonies en usage dans une communauté religieuse, c’est une organisation traditionnelle des cérémonies. C’est une cérémonie réglée, prescrite par la liturgie d’une religion, or la liturgie constitue le culte public et officiel institué par l’Église. Nous soulignons aussi que le culte lui- même est au fondement de toute religion, il en constitue la substance dans la mesure où il désigne fondamentalement un hommage religieux rendu à la divinité ou à un saint personnage comme Jésus, Marie ou Mahomet. Ôter le culte à la religion, c’est lui enlever son âme, sa nature fondamentale. Ce socle théologique justifie l’exigence de l’ordre disciplinaire, l’esprit de soumission. Toutefois, si la soumission se fonde sur le respect de l’autorité spirituelle et de l’autorité temporelle, il n’en demeure pas moins que l’ordonnancement de la cérémonie est le fait direct de l’autorité temporelle inspirée ou non par l’autorité spirituelle. C’est là que la problématique du changement resurgit car, si l’homme change dans le temps, rien ne garantit que le réglage rituélique sera conservé intact, qu’’il ne subira aucune altération. La religion est par excellence le champ de la tradition ; même naissante elle se donne une tradition. Elle se constitue sur réitération de l’acte fondateur, elle est dans l’entretien d’une symbolique et des rites qui la mettent en œuvre dans l’emploi d’un langage et d’une gestuelle sacralisés. C’est dans le champ de la culture que la tradition s’exerce en transmettant, c’est aussi dans ce champ qu’elle affronte ce qui la conteste ou la combat en opposant les jeunes aux vieux.

Les traditions issues du champ de la culture sont plus fragiles alors que la tradition religieuse semble s’affirmer contre le temps du changement. Le verbe « semble » marque une nuance. En réalité, la tradition religieuse produit des concepts qui abritent malicieusement l’idée de changement. Les concepts de concile, de synode et d’encyclique apparemment anodins, sont l’expression d’une volonté pour ainsi dire de revoir la copie. Pourquoi réunir les évêques si ce n’est pour revisiter certains dogmes ? Après le synode organisé au Cameroun le 14 septembre 1995, Le Pape Jean Paul II a proclamé l’exhortation apostolique post-synodale :  » Ecclesia in Africa « , qui comprend en substance une double dimension : d’une part, une transformation des authentiques valeurs culturelles par leur intégration dans le christianisme et d’autre part, l’enracinement du christianisme dans les diverses cultures. Ce synode considère l’inculturation comme une exigence de l’évangélisation. L’histoire de la religion ou une épistémologie de la religion, dévoile que le christianisme est en démarcation dans son rapport au judaïsme, que le protestantisme déconstruit le catholicisme. Cette déconstruction atteint son point culminant dans les tendances pentecôtistes.

La métaphysique platonicienne distingue l’Idée ou Forme des choses particulières. Platon s’élève ainsi jusqu’à un univers supra-sensible plus réel que le monde sensible. Ce dualisme donnera lieu à la querelle des universaux. Bertrand Russell discute des inconséquences d’une telle opposition :

Le monde des universaux, par conséquent, peut aussi être appelé le monde de l’être, ce monde qui, immuable, rigide, exact, fait la joie du mathématicien, du logicien, de l’auteur de systèmes métaphysiques et de tous ceux qui préfèrent la perfection à la vie. Le monde de l’existence est fugitif, vague, sans limites absolues, sans plan bien net, ni détermination précise, mais il contient les pensées et les sentiments, les données des sens, les objets physiques, tout ce qui peut être bon ou mauvais, tout ce qui donne de la valeur à la vie et à l’univers. Selon notre tempérament, nous préférerons la contemplation de l’un ou de l’autre. Celui auquel sera refusée notre référence, nous semblera être l’ombre indécise de celui qui aura nos faveurs, et même, nous le jugerons à peine digne d’être considéré comme réel.

Pour clore notre propos, nous pensons que, l’analyse des fondements de la tradition révèle que les visions, les conceptions sur la tradition sont très étroites. Il n’y a là rien qui nous étonne puisque les traditions sont le plus souvent reçues, vécues et appliquées sans aucune prise de recul mais plutôt avec une grande conviction. Nous avons examiné ce point à travers les raisons évoquées plus haut. Mais quiconque voudra porter son regard plus loin que les acceptions populaires, que les opinions les plus courantes, se rendra à la raison selon laquelle l’essence de la tradition, c’est le changement, l’idée de fixité de la tradition est une vision naïve, superficielle, limitée.

Irénée NTOUTOUME, enseignant de philosophie.

 

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