De la tradition

Tradition du Gabon
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En réalité, chaque espace véhicule des mœurs, toute une culture spécifique. Le problème vient donc de ce décalage ou de ce décentrement de l’essentiel. En effet, l’essentiel n’est plus le centre de la vie ou la vision centrale de l’époque du père. L’essentiel s’est décentré, perdant ainsi pour le fils la fascination, l’emprise qu’’il exerçait sur le père. Évidemment, pour ce dernier, c’est un signe de dépravation, d’avilissement des mœurs de la nouvelle génération. La figure du décentrement est dans sa structure même un produit du changement d’époque et de lieu. Il n’a pas dans sa substance une connotation particulière. La valeur du négatif lui est donnée de l’extérieur et plus précisément, c’est la figure du père qui lui assigne un sens négatif. En fait, la psychologie du père insupporte l’altérité. C’est pourquoi, l’altérité de la nouveauté revêt la forme du négatif. Or laltérité n’est pas négativité en soi, laltérité la reçoit de la figure des anciens, du père qui voit dans ce changement sa propre négation. La négation de son époque, de son éthique, par l’époque du fils, n’est pas un phénomène naturel, le fait de la structure ontologique du temps, mais la négation de la structure ontologique de l’époque du père et partant de sa culture. Bien entendu cette culture du père est limitée et faillible.

Dr A.S MUNGALA dans son article intitulé « l’éducation traditionnelle en Afrique et ses valeurs fondamentales » paru dans le n°29 de la revue ETHIOPIQUES en février 1982, affirme en substance que la tradition revêt à la fois un caractère normatif et fonctionnel. La normativité se fonde essentiellement sur le consentement à la fois collectif et individuel. Elle fait de la tradition une sorte de convention collective acceptée par la majorité des membres, un cadre de référence qui permet à un peuple de se définir ou de se distinguer d’un autre. La fonctionnalité d’une tradition se révèle dans son dynamisme et dans sa capacité d’intégrer de nouvelles choses ou des éléments d’emprunt susceptibles d’améliorer (parfois de désagréger) certaines conditions d’existence des membres de la communauté.

Le point de vue de l’auteur est incontestablement riche parce qu’’il apporte, à travers la distinction qu’il établit, une précision essentielle. Toutefois, cette précision différenciante qui éclate le sens de la tradition, est muette sur l’unité signifiante du mot tradition. Elle dévoile partiellement l’essence de la tradition. Cette définition semble encore se mouvoir à la surface phénoménale de la tradition. L’auteur se préoccupe davantage de l’acte et ses effets mais ne souligne pas la cause ou la causalité substantielle, la nécessité interne et ontologique qui fonde toute tradition.

Nous pensons que l’essence de la tradition ou la transmission, est tout entière dans le mot « trans », parce que ce mot issu du latin, signifie « au-delà de ».Par exemple, transalpin signifie au-delà des alpes, transatlantique signifie au-delà de l’atlantique. Dans ce mot « trans », ce n’est pas la normativité qui prédomine avec ses conventions mais la fonctionnalité dans la mesure où « au-delà » signale un débordement ou un dépassement. Ce qui essentiel ce n’est pas la convention mais la possibilité permanente et immanente de dépassement. Or ce dépassement revêt toujours la forme et la figure de la transgression, de la destruction de l’ancienne convention, pour lui substituer une nouvelle convention qui sera à son tour dépassée, transgressée et détruite.

« Trans » signifie aussi à travers. « Travers » vient du latin « transversus » signifiant oblique, transversal. « Vertere » signifie tourner. Lorsqu’on se met en travers, on adopte une position transversale par rapport à un axe. Au football par exemple, on voit bien comment la barre transversale se pose de manière horizontale alors que les autres barres sont plantées de manière verticale. Donc, se mettre en travers et la locution se jeter en travers, réfèrent à l’opposition. Chaque fois que la tradition se pose, elle pose une opposition, une altérité. Autrement dit, contrairement aux préjugés confortablement sédimentés, elle marque le passage ou le changement. La tradition n’est pas la négation du changement mais son affirmation. On peut dire que la tradition implique le changement du passé au présent et du présent au futur parce que le changement dont la tradition est l’expression anthropologique, est comparable au temps. Or pour figer la tradition il faut la rendre intemporelle, la sortir du temps, ce qui est impossible vu que la tradition obéit à l’écoulement du temps, son essence ne peut donc résider que dans le changement. Chaque époque a ses traditions. « Elles sont mobiles par essence, la culture est continument créatrice, elle vit du mouvement de la création », « De fait, la tradition ne peut être réduite à la simple répétition : elle actualise et s’actualise en réactivant, elle définit l’identité des communautés et groupements sociaux par la transmission et la recréation de leurs valeurs ». Plus les époques se succèdent plus la tradition s’enrichit. C’est pourquoi, HEGEL la compare à un fleuve puissant. Notons que cette métaphore n’est pas un pur hasard pour celui qui tend l’oreille à la pensée héraclitéenne. Chez ce philosophe il n’y a rien de plus permanent que le changement. La thèse du mobilisme universel conforte sous cette élucidation la thèse du changement comme essence de la tradition. Ce qui occulte cette essence, c’est la durée et la survivance d’anciennes traditions. En effet, une objection virtuelle peut indiquer que par la figure de la survivance, la tradition se ferme à la possibilité d’une altérité. Prenons le cas de deux grandes traditions en philosophie : le rationalisme et l’empirisme. Le rationalisme de PLATON diffère de celui de DESCARTES, tout comme LOCKE et HUME ne disent pas exactement la même chose bien qu’’ils appartiennent tous les deux à la tradition empiriste.

C’est dans le domaine de la science et de la technique que l’essence de la tradition apparaît avec plus de netteté car c’est le domaine de l’invention concrète permanente. L’éclairage électrique a succédé à la lampe tempête, les machines ont remplacé les bœufs dans les champs. Le changement est ici patent et permanent. Chaque époque a ses inventions. Les inventions d’une époque sont susceptibles de remise en cause par l’époque succédante. Cela ne signifie pas pour autant que les représentations, à l’instar des superstructures chez Karl Marx, sont figées. Une telle opinion serait superficielle car les idées aussi changent. « Les idées sont à changer, à examiner, à améliorer, à abandonner ».

Les comportements se dépravent ou s’améliorent selon les critères déterminés pour la dépravation et l’amélioration. Par exemple, la traduction in concreto de la valeur d’hospitalité des fangs du Gabon s’est considérablement réduite à mesure que les conditions existentielles se sont dégradées. En effet, si on se réfère aux quatre dernières décennies, que constatons-nous ? L’hospitalité qui symbolisait l’attachement à la culture, à l’identité culturelle est de moins en moins manifeste. De nos jours, l’hospitalité est en crise dans les couches sociales défavorisées et pour cause ! c’est cette raréfaction de l’humain qu’Edgar Morin appelle la nouvelle barbarie, par opposition à l’ancienne barbarie faite de guerre, d’esclavage et de colonisation. Toutefois, Morin n’a pas examiné toutes les conditions d’émergence de ce qu’’il nomme nouvelle barbarie. Notre analyse relie cette attitude au relâchement des mœurs dans le temps en corrélation avec les mutations multiformes des sociétés actuelles. La crise des valeurs démontre qu’’il est insensé de vouloir figer ce qui enracine son essence dans le changement, la non-fixité.

 

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