Murambi, le livre des ossements – Boubacar Boris Diop

« L’Espace corporel comme instrument discriminatoire et support expressif des idées contestataires dans Murambi, le livre des ossements » de Boubacar Boris Diop.

Murambi, le livre des ossementsRésumé : L’horreur, la désolation, la méchanceté et la force brutale sont inscrites dans les cœurs et les corps des personnages qui sont, tous, des victimes de la violence totale. Dans cette œuvre macabre et pernicieuse, les bourreaux et les victimes se ressemblent, parce qu’ils vivent dans un monde totalitaire où les instincts sont mis en branle par ceux qui vivent de la haine, de la propagation des idéaux de meurtre et d’extermination. Les corps sont donc en butte avec tout ce qui est intérieur et extérieur parce que la manifestation de la guerre civile est quelque chose de cruelle et de regrettable.

Mots clés : Bourreaux, viol, pillage, extermination, propagation des idéaux, instincts meurtriers, horreur, méchanceté, victimes, haine, meurtre.

Abstract: The horror, the devastation, the wickedness and brute force are listed in the hearts and bodies of the characters who are all victims of violence overall. In this work, pernicious macabre, the executioners and victims alike because they live in a totalitarian world where instincts are initiated by those who live by hate and spread the ideals of murder and extermination. The bodies are exposed to all what is inside and outside the event because of the civil war is something cruel and unfortunate.

Keyword: Executioners, rape, looting, destruction, spread of ideals, murderous instincts, horror, evil, victims, hatred and murder.

Introduction

L’écriture du génocide Tutsi et du contre génocide Hutu devient actuellement un phénomène littéraire récent pour essayer de conjurer le sort et pour favoriser la fixation du devoir de mémoire. La littérature, qui est une forme d’expression de la société, vient donc en aide aux penseurs, aux leaders d’opinions africains pour que des génocides ne se répètent plus dans l’histoire de l’humanité. Notre thème intitulé « L’Espace corporel comme instrument discriminatoire et support expressif des idées contestataires dans Murambi, le livre des ossements » de Boubacar Boris Diop est donc le bienvenu. Car ce roman parle de la souffrance des victimes mais aussi de celle, plus tardive, des bourreaux qui ont commis des exactions inimaginables. Cette œuvre fictionnelle est donc là pour nous faire comprendre la bestialité, l’animalité que renferme l’être humain ; malgré tout l’optimisme des philosophes des lumières. « Le corps-bourreau et le corps-victime » sont donc en relation de domination et de soumission pour prouver que l’humain n’est finalement rien d’autres que les instincts qui l’animent. Boubacar Boris Diop est donc un auteur qui a fait parler sa plume pour dire la souffrance des hommes, des femmes et des enfants qui ont subit cette terrible et traumatisante épreuve en 1994 au Rwanda. Cela dit, quelle est le rôle joué par l’espace corporel dans la discrimination des uns et des autres dans le roman de cet auteur ? La représentation physique a-t-elle joué un rôle prépondérant dans ce génocide rwandais inscrit dans l’univers diégétique de cette œuvre fictionnelle ? La réponse, somme toute claire et malheureusement positive, à ces interrogations va donc nous permettre de voir d’une part le corps dans cette histoire fictionnelle comme instrument de discrimination puis nous l’examinerons comme ayant été le support d’expression des idées contestataires.

I-L’Espace corporel comme instrument discriminatoire

Boubacar Boris Diop: Murambi, le livre des ossementsBoubacar Boris Diop dans Murambi, le livre des ossements est un écrivain qui met en exergue le corps pour démontrer comment les hommes peuvent être perfides en faisant une certaine sélection basée sur le faciès ou sur une autre partie du corps. Le corps est donc un instrument physique qui sert à discriminer et à mettre les gens dans une posture pénible à cause de tout ce qui arrive dans leur univers diégétique. La discrimination est de taille dans les relations interpersonnelles parce que les deux peuples qui cohabitent ensemble, depuis un nombre remarquable d’années, n’arrivent toujours pas à s’entendre et à s’aimer. Malgré les relations maritales, conjugales, professionnelles qui ont pu se tisser entre les deux communautés, chaque peuple vit comme en autarcie dans un coin de la société sans vraiment tenir compte de l’autre. On peut voir cette rivalité et cette projection de la haine dans l’œuvre de Weber (P), Le corps à l’épreuve de l’installation-projection où l’auteur parle de tout ce qui peut nuire immédiatement à l’enveloppe charnelle lorsqu’on l’expose à certaines conditions et circonstances. La guerre civile est donc inévitable dans cette œuvre romanesque parce que les relations ne sont pas toujours sincères et adéquates entre les deux parties de la communauté, car les habitudes et les préjugés sont déjà bien installés. La discrimination est de taille dans cette fiction parce que l’auteur met sa plume au service de la description des mœurs qui sont regrettables. Les hommes et les femmes qui sont victimes de cette discrimination peuvent aussi devenir bourreaux lorsque les choses finissent par évoluer. De ce fait, les personnages utilisent leur corps et sa morphologie pour discriminer les autres qui ne sont pas comme eux afin de mieux les stigmatiser dans cette société fictionnelle. On peut le comprendre en lisant que

« L’armée fera le gros du travail et des renforts de miliciens Interahamwe seront acheminés de Gisenvi et d’autres localités où, en raison du nombre peu élevé de Tutsi dans la population, les massacres se termineront plus tôt qu’ailleurs. Je lis et relis le message de Stéphane. Au bas de la page, un petit dessin avec la légende suivante : Jessica Kamanzi est entrain de faire le signe de la victoire »

Le corps comme instrument discriminatoire est donc la façon qu’a l’auteur pour mettre en valeur sa trame romanesque parce qu’il veut impacter l’imaginaire de ses lecteurs. Pour marquer les esprits, pour faire preuve de dénonciation des facultés humaines sadiques qui peuvent nuire à l’humanité, l’écrivain fait montre de dextérité pour susciter de l’émoi dans l’esprit des personnages. Lorsqu’on lit Murambi, le livre des ossements, on est frappé par les images qui sont suscitées par la description des horreurs qui y sont décrits. C’est la raison pour laquelle Pavel (T) dans La pensée du roman montre l’impact que peut avoir un écrit, une lecture sur le psychisme du lecteur parce qu’il intègre des informations qui peuvent changer sa vision du monde. Boubacar Boris Diop dans son œuvre est un écrivain qui ne cache donc rien de la vérité à ses lecteurs ; laquelle s’est fait voir dans la vie réelle par ce génocide rwandais qui a décimé tout un peuple en 1994. L’histoire qu’il raconte est donc une histoire à la tonalité tragique et pathétique parce que la mouvance qui s’y dessine est très lugubre pour tous ceux qui sont en butte à la sélection des corps : comme étant Tutsi ou Hutu. La discrimination corporelle se donne à lire dans cette œuvre parce qu’elle est le fil conducteur de la pensée de l’auteur sur ce qui a été l’un des plus meurtriers crimes contre l’humanité de l’histoire du monde noir. Les hommes ont pourchassé d’autres hommes, les femmes ont éventré et fait violer d’autres femmes, les enfants ont agis comme des grands dans ce massacre et ce miasme humiliant des êtres humains comme eux. Le corps des bourreaux a agit sur celui des victimes pour prouver la supériorité d’une ethnie sur l’autre dans cette partie du monde noir. C’est ce que le narrateur nous dit lorsqu’il raconte que:

« Les pillards pouvaient entrer en action à tout moment. Des pillages et un ou deux milliers de morts, ce ne serait presque un moindre mal. Je n’exagère pas. Il y a longtemps que ce pays est devenu fou. De toute façon, cette fois-ci, les assassins avaient un prétexte en or : la mort du président. Je n’osais pas espérer qu’ils se contenteraient juste d’un peu de sang. »

Le corps asservi, meurtri, dénaturé, vilipendé, renié se donne donc à lire tout au long de cette intrigue romanesque comme boussole, comme baromètre de cette histoire. L’expression qui dit que l’homme est un loup pour l’homme n’est pas une veine légende dans ce roman car l’auteur fait tout pour nous décrire un univers où il ne fait plus bon vivre. Comme le montrent Pessin (A) et Terrone (P) dans leur œuvre Littérature et Anarchie, on pourrait même dire que l’univers fictif qui est l’objet de notre étude est un endroit dévirilisant, dénaturant et déshumanisant pour tous ceux qui ont eu le malheur de passer pour ce qu’ils ne sont pas. La discrimination passe donc par l’apparence physique, les présupposés anatomiques, la différence plastique pour mieux faire état de sa bestialité et pour se convaincre que l’autre camp en veut aux siens ; à ceux d’en face. Les personnages utilisent donc le corps pour assouvir un instant machiavélique et animal qui n’a plus rien d’humain. C’est le cas de le dire lorsqu’on peut lire qu’

« -Eh bien, c’était à Gitarama, où nous étions les plus forts, nous les Hutu. Pendant que les nôtres étaient occupés à piller et à violer, un enfant de quatre ans et ses parents attendaient une voiture pour s’enfuir en direction du Mutara.(…) Voilà comment ces imbéciles ont laissé échapper, il y a trente-sept ans, le gamin qui est aujourd’hui le chef de la guérilla. »

Les personnages exploitent toutes les occasions qui leur sont proposées pour démontrer, une fois de plus, que l’humain peut changer du tout au tout selon les circonstances. Boubacar Boris Diop dans Murambi, le livre des ossements met également en évidence les instincts bestiaux et animaux des hommes et des femmes pour nous faire comprendre que toutes formes de civilité et de bienséance ne sont que des artifices. Il prouve bien que nous les utilisons seulement lorsque les circonstances l’imposent. En d’autres occasions, les personnages font montre d’une brutalité physique, verbale et psychologique inimaginable sur ceux qui sont faibles pour assouvir certains instincts belliqueux et meurtriers. On voit donc dans l’œuvre de Boubacar Boris Diop une pléthore d’événements très inquiétants qui n’augurent rien de bon pour l’avenir des personnages qui ne sont pas de la bonne ethnie majoritaire. Le prétexte de la mort du président pour opprimer et tuer d’autres personnages était déjà sous-jacent dans l’imaginaire des génocidaires. Ainsi, dans Murambi, le livre des ossements, le corps social et politique côtoie la mort à tout bout de champ comme si l’auteur avait voulu mettre le lecteur en présence d’une cité africaine où tout le monde a perdu la tête et ne sait plus être guidé par la raison. C’est donc à juste titre ce que Poiron (D) dans Ecriture poétique et Composition romanesque met en œuvre lorsqu’il montre que l’écriture fictionnelle a une valeur légitime dans l’univers ambiant des hommes qui la consomme. Il est dit dans cette œuvre que le bon sens a disparu des mémoires, que la logique et la pitié sont des données absentes des mentalités car les esprits sont obstrués par une vision meurtrière de la cité. Et cela pour ne laisser place qu’à la fureur, à la vindicte populaire, à l’instinct criminel, à la discrimination, à la démesure. Ainsi qu’à tout ce qui pousse les hommes à commettre des actes regrettables et immoraux sur d’autres. L’auteur démontre par son roman que les hommes sont cruels lorsqu’on les place dans une situation particulière d’agressivité ; en fait tous les instincts animaux sommeillent en l’homme même si les bonnes manières et la vie en communauté instaurent une façon autre de se comporter. L’histoire de la mort brutal du président de la république démontre que la haine, la suspicion et la cruauté étaient déjà latentes dans les cœurs et n’attendaient que le moment propice pour se mettre en branle. Le narrateur de ce roman nous dit bien qu’

« Ils se sont engagés dans la milice Interahamwe pour faire trembler des hommes et des femmes plus puissants qu’eux. Ils se moquent bien de tuer tous les Tutsi. Pour peu, ils en laisseraient échapper quelque uns, juste pour le plaisir d’autres revanches tout aussi sanglantes. »

La trame romanesque nous prouve que c’est bien un déclic intérieur qui met en mouvements toutes les forces pour devenir un puissant moteur de destruction massive. L’humain utilise donc son corps pour nuire en temps voulu car cette enveloppe charnelle est bien là pour s’imposer au plus faible que soi. Le corps est donc un véritable catalyseur des mauvaises actions et des mauvaises pensées qui puissent exister dans l’agir des personnages. La haine, la rancœur, les récriminations sont donc légions dans Murambi, le livre des ossements de Boubacar Boris Diop parce que ceux qui commettent l’infamie et l’insoutenable envers les autres ne savaient pas forcément qu’ils pouvaient en arriver là. Le corps comme instrument de discrimination est donc un corps qui sert à nuire lorsqu’on est parmi les bourreaux et les assassins mais il permet aussi de subir les affres de la haine, de la stigmatisation, de la violence et des actes méchants lorsqu’on a le malheur d’appartenir aux hommes pourchassés dans la cité. L’auteur ne voulait pas entrer dans le camp des penseurs et des écrivains que Sartre (J-P) condamne dans Situations II, Qu’est-ce que la littérature ?  ; Lesquels font de l’art pour l’art et qui ne s’engagent pas lorsque cela est vraiment nécessaire. Les propos et les actes décrits dans ce roman sont, somme toute, redoutables, délictueux et inciviques dans la façon dont l’auteur et le narrateur les présentent. Comme qui dirait, les choses ne sont pas très bien parties pour les gens qui ont le malheur d’appartenir à l’ethnie qu’on soupçonne d’avoir commis l’attentat contre le président de la république. Parce que les représailles massives ne tarderont pas à se faire montre, le roman nous présente donc deux ethnies, deux communautés qui se regardent en chiens de faïence depuis tant d’années et qui sont prêts à se remettre à combattre lorsque les choses ne vont pas entre eux. C’est la haine et la mauvaise foi qui prévalent dans cette œuvre fictionnelle parce que les choses ne sont pas au beau fixe entre les deux entités communautaires. L’histoire nous dit encore que

« Louise, la cadette, est particulièrement fière parce que son fiancé, Adrien, fait partie de mon groupe. J’ai l’impression de revivre une scène des temps anciens, de ces temps où on exaltait la bravoure du guerrier avant le combat. Pour être franc, je suis d’un naturel assez réservé et tout cela me gêne plutôt. Je ne vais pas à la guerre. Je ne cours aucun risque »

Dans ce roman, l’auteur montre bien qu’une haine presque centenaire existe entre ces deux peuples parce que c’est la rancœur et la suspicion qui règne entre ces deux une communauté. Le corps comme instrument de discrimination est donc mis en exergue par notre auteur pour mettre en scène la cruauté physique, morale et psychologique avec laquelle les uns et les autres se sont détestés durant toutes ces dernières années ; attendant juste le moment où les raisons seront là pour se faire la guerre des clans et des ethnies. Pour ne pas rester silencieux devant un tel désastre humain, l’auteur a obéit à la parole de Sartre (J-P) dans La responsabilité de l’écrivain qui voulait que les penseurs et les écrivains disent ce qu’ils pensent sur les événements contemporains avant qu’il ne soit trop tard et qu’on le leur reproche. Le corps est donc très connoté dans l’œuvre qui nous intéresse parce que c’est lui qui permet de dire qui est Hutu ou Tutsi afin les bourreaux et génocidaires entreprennent des actions illégitimes et immorales. La guerre, le racisme, la mésentente sont donc inscrits sur le corps des personnages parce que c’est bien encore lui qui se donne à lire dans la haine et la suspicion qui prévaut dans Murambi, le livre des ossements de Boubacar Boris Diop. Le corps parle, se parle, discrimine, se révolte, se déconstruit, violente, tue, brutalise, malmène pour se faire valoir et pour démontrer son appartenance ethnique. La vie sociale se construit donc autour des présupposés ethniques et fascistes parce que chaque camp fait preuve d’embrigadement, d’endoctrinement et d’auto valorisation parfois volontaires mais surtout forcés pour ne pas paraître un traitre ou un déserteur. Les hommes, les femmes et les enfants qui sont à l’origine de cette haine et de cette guerre civile sont donc encrés dans les méandres de la déshumanisation des adversaires. Schulte-Nordholt (A-L), dans M.Blanchot L’écriture comme expérience du dehors ne dit pas autre chose puisque lui aussi montre que l’écriture est une façon de dire certaines chose que les écrivains vivent dans le monde. L’expérience permet donc de dire des choses dans les livres parce qu’un écrivain écrit souvent à partir d’une histoire réelle. La discrimination est donc totale dans l’œuvre qui nous concerne car l’auteur Boubacar Boris Diop semble vouloir éduquer son lecteur en lui faisant voir et comprendre ce qu’il ne faut surtout pas imiter. La guerre civile du Rwanda est donc perçue par l’auteur comme un fléau et un désastre continental parce que personne n’a pu le prévoir et encore moins l’éviter. Il écrit que

« Tuer autant de personnes sans défense nous nous posera sûrement des problèmes. À la longue, cela peut être monotone et lassant. Le vieux se trompe. Personne ne pourra empêcher nos gars de boire, de chanter et de danser pour se donner du cœur à l’ouvrage. (…) Les adieux, émouvants, n’en finissent pas. Les voisins me recommandent d’être prudent et mes sœurs on bien du mal à dissimuler leur émotion »

C’est donc un appel du cœur que lance l’auteur en nous proposant sa version fictive de la guerre civile dans cette région de l’Afrique centrale car sa responsabilité est engagée comme le voulait J-P Sartre dans son ouvrage intitulé La responsabilité de l’écrivain. Le corps est donc instrumentalisé pour devenir un objet de discrimination sociale, ethnique, physique et comportementale comme le démontre Pearl (L), Corps, sexe et art : dimension symbolique. L’horreur, la rage de vaincre, la cruauté, la nervosité, le désir de vengeance et de nuire à autrui est donc bien visible dans notre œuvre car la trame narrative est basée sur cet état de fait. On peut aussi le vérifier par la tonalité tragique qui ne cesse d’être mise en valeur dans le social des personnages parce que l’auteur doit faire coïncider son dégoût de l’horreur avec sa façon de narrer les tueries qui ont eu lieu. Le corps des bourreaux est donc présenté comme une enveloppe charnelle gargantuesque et fantasmagorique qui fait preuve de cruauté parce que c’est l’ambiance du moment. De ce fait, le narrateur nous dit qu’

« Elle fait juste allusion à des histoires de viol. C’est vrai qu’on en parle beaucoup. Les plus jeunes sont très excités à l’idée qu’ils pourront coucher avec de jeunes femmes chaque fois qu’ils en auront envie, juste comme ça. On leur a toujours dit que le chemin menant à l’intimité d’une femme est long, complexe et souvent décourageant. Ils découvrent avec plaisir que les temps peuvent changer très vite. »

On voit dans ce paragraphe que les jeunes hommes et les jeunes femmes sont donc impliqués dans les tueries ; tout simplement parce que leurs parents et ainés les poussent à faire valoir la bestialité qui est en eux depuis toujours. Dans Murambi, le livre des ossements, on constate que le corps des personnages, le social, le corps politique, le corps administratif, le corps militaire sont au diapason pour semer la mort et la terreur dans la cité. Parce que les événements l’imposent et s’imposent à eux tous, on peut lire le grotesque dans cette œuvre tel que nous en parlent Susini-Anastopoulos (F), Rouart (M-F), Le grotesque dans la littérature des XIXème et XXème siècles parce que le corps des personnages semble être bouffi méchamment grossi et enlaidi. En effet, personne n’avait vraiment envie d’entrer en guerre contre le voisin de l’ethnie ennemie mais tous sont maintenant plongés dans cette barbarie pour se prouver qu’ils peuvent marquer leur histoire commune par ces différents agissements. Le corps est donc utilisé pour semer le mal, la terreur, l’embrouille entre les différentes communautés qui parcourent notre œuvre pour dire le mal qui est en lui et qui est juste filtré par les conventions et convenances sociétales. Le corps est présent dans notre roman et se donne à lire d’une manière ou d’une autre par le truchement et l’agissement des bourreaux et des victimes présentes et futures. L’auteur utilise donc l’enveloppe charnel pour construire son œuvre et pour guider le lecteur afin qu’il sache ce qui s’est passé dans cette partie de l’Afrique centrale lorsque les yeux regardaient ailleurs vers la coupe du monde aux USA. Et pour exploiter cette thématique de cruauté, l’auteur ne manque pas de faire état des normes qui sont maintenant en vogue dans l’esprit des hommes, des femmes et des enfants cruels. L’auteur semble exploiter le corps dans tous ses états pour dire le sens de son œuvre et pour mettre en lumière les mauvaises décisions qui peuvent bouillonner dans l’esprit des gens contre d’autres. Comme c’est effectivement le cas dans Esthétique de l’outrance de Tettamanzi (R), le corps sert donc à punir tous ceux qui ne sont pas de son clan, de son ethnie afin de les réduire en sous-hommes ou en bêtes de somme. Pour ne pas avoir du remords, pour ne pas s’en vouloir d’avoir tué, violé, puni, torturé son semblable, les personnages romanesques de notre œuvre en viennent à revendiquer une certaine monstruosité normale parce qu’on a osé tuer leur président préféré. Un des personnages nous dira que

« Stéphane Nkubito me demande de bien noter et de faire savoir que les habitants de Bisesero, de rudes guerriers, ont l’intention de résister. Depuis 1959, chaque fois qu’il y a des massacres, ils s’organisent et réussissent au moins à repousser les assaillants. Il leur est même arrivé de récupérer, par d’audacieuses expéditions punitives, leur bétail volé »

Le corps des victimes est donc présenté dans ce roman comme un corps sans aucune valeur, sans aucun intérêt parce qu’il doit être détruit, rayé de la carte. L’enveloppe charnelle est donc quelque qui n’est plus respectée et honorée dans cet ouvrage parce que la guerre civile est un moment où les choses et les valeurs sont toutes remises en cause. Elle est donc disposée à faire du mal à autrui parce que les choses et les circonstances le permettent parce que la guerre civile est quelque chose de terrible pour tout le monde. Mendel (G) dans La révolte contre le père montre bien comment on peut se révolter de tout son être pour dire son désaccord envers la figure paternelle ou bien face aux institutions en place. On voit bien dans ce roman que l’auteur et le narrateur sont complices pour détruire ce corps et pour lui faire dire des choses que le commun des mortels n’aura peut-être pas comprises sans l’aide de quelqu’un comme lui. Le physique est donc quelque chose que la société du roman n’est pas prête à considérer parce qu’il faut que les bourreaux prennent vraiment le dessus sur ceux qui doivent périr. Instrument de torture, de brimade, de viole et d’inhumanité par excellence, le corps des personnages est donc formé, formaté pour ne plus jamais redevenir ce qu’il était avant : c’est-à-dire une source d’épanouissement et du bien-être des personnages. C’est dans cette optique que quelqu’un dira à juste titre qu’

« Il y a dans la ville une excitation à la fois joyeuse et grave. Des groupes d’Interahamwe aux tenues blanches couvertes de feuilles de bananiers circulent en chantant. Debout dans leurs chars, les militaires et les gendarmes ont l’œil sur tout. Chacun a son transistor collé à l’oreille. La radio dit : « Mes amis, ils ont osé tuer notre bon président Habyarimana, l’heure de vérité est arrivée ! »

En nous appuyant sur le livre de Sollers (P) L’écriture et l’expérience des limites, on constate donc que l’instrumentalisation de l’enveloppe physique est de rigueur dans ce roman pour que les bourreaux prennent le pas sur tout ce qui peut faire des victimes des êtres humains. Le corps est donc utilisé pour faire du tort, pour accuser à sans preuve aucune, pour faire souffrir, pour ennuyer l’entourage, pour supprimer toute autre forme de différence physique venant de l’autre ethnie. Murambi le livre des ossements de Boubacar Boris Diop est une œuvre qui fait preuve de pédagogie parce qu’elle s’intéresse à l’homme profond et à tous les maux intérieurs qui peuvent le miner dans la société. La façon de faire est donc celle qui vise à détruire tout ce qui n’est pas comme soi, tout ce qui n’est pas dans la norme car les victimes sont bien placées pour comprendre la rage et la haine qu’elles suscitent chez leurs assaillants. Le corps des bourreaux est donc discriminatoire envers celui de ceux qui souffrent sous ses coups parce qu’il faut que l’extermination ou le génocide prenne de l’ampleur et efface une bonne partie des habitants de cette région de la surface de la terre. L’instrumentalisation de l’enveloppe charnelle est quelque chose qui est décrite avec dextérité et doigté par l’auteur pour témoigner des horreurs qui ont eu lieu au Rwanda en 1994 alors que tout le monde entier pensait à participer à un grand événement sportif international. C’est aussi ce qu’on peut lire dans le livre de Maffesoli (M) La violence Totalitaire parce que l’histoire de la torture, de la violence verbale et physique est donc pour ainsi dire le leitmotiv de la narration de Boubacar Boris Diop. Cela, parce que cette façon de faire lui permet d’avancer dans son histoire sans anicroches afin de témoigner des exactions et des malheurs qui ont été commis quelque part dans le centre du continent noir. L’histoire effectivement nous dira que

« Derrière l’épais rideau d’eucalyptus et d’acacias, nous pouvons voir les gens se précipiter par centaines dans l’église. -Je vais y aller, dit Theresa, tu ferais mieux de venir avec moi, Jessica. Je pense exactement le contraire. Les combattants avec qui je suis entrée dans Kigali ont appris qu’on encouragerait les futures victimes à se réfugier dans les églises pour les y exterminer. Mais, moi, je n’ai rien d’autre à proposer à Theresa. »

Ce dernier passage de Murambi, le livre des ossements nous rappelle que les peuples décrits sont comme des gens qui n’ont qu’un corps qui détruit ; lequel est incapable d’amitié, d’amabilité, d’empathie et de tous les autres sentiments indispensables pour l’équilibre communautaire. La communauté décrite dans cette œuvre semble baigner dans une ambiance folle, macabre et lugubre parce que l’esprit de la guerre civile et de l’extermination des uns et des autres est déjà dans les cœurs et les âmes. Murambi, le livre des ossements de Boubacar Boris Diop est donc un ouvrage qui dit ce qu’il pense et qui dévoile l’une des facettes de la nature humaine. Pour ce faire, l’auteur suscite un sentiment de fatalité et d’amertume dans l’esprit du lecteur en décrivant des scènes où l’être humain cesse d’être ce roseau pensant cher à Jean-Jacques Rousseau. En effet, lorsqu’on lit ce roman, on ne manque pas d’être étonné par autant de manifestation de cruauté dans l’esprit des personnages et par cet instinct meurtrier qui anime presque toute cette communauté classifiée comme étant celle dont sont issus les tueurs et autres saccageurs.

II-Corps spatial comme support expressif des idées contestataires

La domestication des pensées péjoratives envers autrui est aussi quelque chose qui nous prouve que les humains sont des bêtes même si les philosophes, optimistes et autres positivistes pensent le contraire. L’auteur n’a rien caché de son voyage dans cette partie du monde noir parce qu’il lui fallait faire un témoignage accablant sur tout ce qui s’est fait dans ce coin. L’Afrique doit réfléchir au travers de ce roman formidable qui met en scène la bestialité humaine parce qu’il faut que les citoyens du continent prenne conscience de tout ce qui se trame dans les cœurs afin de l’endiguer. Il faut donc que les lecteurs prennent conscience que de telles choses ont existé sur le sol d’Afrique et que ceux qui les ont commises ne sont pas différents du commun des mortels. Van Delt dans Littérature et anthropologie montre bien l’homme est le même dans tous les pays de la terre ; c’est bien monsieur tout le monde qui peut devenir bourreau, incendiaire, tortionnaire et violeur lorsque les circonstances l’autorisent et l’exigent. Tuer ou être tuer semble devenir le crédo des personnages en proie à la guerre civile parce qu’il faut se protéger et protéger les siens par tous les moyens disponibles. Murambi le livre des ossements de Boubacar Boris Diop est donc une œuvre qui donne le ton et qui permet de comprendre que tout peut arriver dans une communauté où des ethnies différentes cohabitent et se regardent en chiens de faïence.

« La plupart des passagers étaient d’accord avec le monsieur et répétaient que cette fois-ci ça n’allait pas se passer comme ça. Ils disaient que ça allait être la fête pour les miliciens. Mon sang s’est glacé. Les miliciens Interahamwe. Ces types qui n’ont qu’une seule raison de vivre : tuer des tutsi. Quelqu’un a déclaré qu’il avait vu la boule de feu tomber du ciel » P 15

Les personnages de cette œuvre sont donc en proie à toutes les formes de déviances et de vices qui peuvent empêcher les humains de faire preuve de hauteur et de grandeur. Instrument de cruauté et de torture, le corps est donc ce qui pousse les bourreaux à exploiter tous les atouts inimaginables pour vilipender et rabaisser toute une communauté humaine. Le narrateur nous le fait comprendre ici en disant :

« Ils se sont mis à piller et à incendier les maisons des Tutsi, puis à en tuer quelques uns. Les Tutsi ont commencé à fuir leurs maisons pour se réfugier dans les paroisses de Mubaga et de Kibingo, ainsi qu’à l’hopital de Mugonero. D’autres ont préféré gagner les montagnes. »

Comme le signale Schurmans (M-N) dans son œuvre Les Solitudes , nous constatons que l’auteur utilise le corps des personnages pour dire le climat délétère qui prévaut dans le milieu lugubre qu’il traduit dans son œuvre. Tout semble aller de travers parce que les repères habituels n’existent plus du tout dans l’âme de ceux qui veulent sombrer dans la démesure tribale. Le corps est donc là, mise à nue dans cette œuvre fictionnelle parce que c’est lui qui reçoit toute la haine et toutes les rancœurs dans sourdent dans les esprits des génocidaires. Le temps n’est plus à la discussion, à la symbiose des ethniques mais bien à l’épuration de tous ordres parce qu’une cohabitation entre Hutu et Tutsi n’est plus possible dans Murambi le livre des ossements comme nous le montre l’auteur. Ce dernier espère donc utiliser son roman comme une arme contre la haine tribale, le fascisme et la xénophobie car ne rien faire pour lui équivaut à valider entièrement ce qui s’est produit dans cette partie de l’Afrique noire. Ainsi que nous le démontre Raimond (M) dans Éloge et critique de la Modernité, le verbe est créateur de haine et de souffrance dans cette histoire parce que le narrateur s’arrange à faire coïncider les propos, les discours des personnages avec tout ce qu’ils mettent en pratique. Les paroles sont comme un guide, une prémonition terrible et imparable des événements inhumains car les personnages sont décidés à décimer tout une partie de la population du pays pour se venger de la mort du président de la république tel que c’est dit ici :

« Abel Mujawamarya a ensuite organisé une réunion. Au cours de celle-ci, il a distribué machettes et grenades aux Hutu. Les Interahamwe ont alors commencé à terroriser les Tutsi en les accusant d’avoir assassiné leur président bien-aimé, Juvénal Habyarimana. »

Les idées contestataires sont donc mises en lumière par la manière dont le corps sert de support à la manifestation de la haine, de la violence et de la souffrance des opprimés. L’enveloppe charnelle est ce qui subit ouvertement toutes les exactions d’abord orales, psychologiques, morales puis physiques parce que les bourreaux ont un pouvoir de nuisance certain et incontournable sur leurs victimes. La décision du génocide et sa planification nous font comprendre que l’univers ambiant n’est plus ce qu’il était il y a encore quelques mois avant l’assassinat du président qui a jeté du feu aux poudres. En effet, un des personnages dans le texte nous dit qu’

« Apparemment, j’étais le seul à ne pas savoir que l’avion de notre président, Juvénal Habyarimana, venait d’être abattu en plein vol par deux missiles, ce mercredi 6 avril 1994. (…) En fait, l’homme pleurait discrètement. Etait-ce la mort d’Habyarimana qui le rendait si triste ? Ce n’était pas impossible, mais cela m’aurait quand même étonné. En général, les gens ne pleurent pas leur président quand la télévision n’est pas là pour les filmer. »

Contrairement à Maisonneuve (J) et Bruchon-Schweitzer (M) qui font l’éloge du physique dans Le corps et la beauté , le corps est devenu ici un instrument de meurtre formidable que les bourreaux, génocidaires et violeurs exploitent à n’en plus finir. Expression d’une volonté farouche de massacrer le reste de la population sous de fallacieux prétextes, leurs convictions profondes, leur force animale et brutale leur permettent en ce moment de mettre en vigueur et à exécution tout ce qu’ils avaient déjà décider d’accomplir sans ménagement. Une certaine coopération de tout le peuple Hutu semble visible dans ce roman parce que tous ou presque sont amenés à partager ces sentiments de haine envers le voisin de l’autre communauté. Les meurtres, les massacres, les crimes contre l’humanité, les viols et toutes les autres formes d’horreur perpétrés dans ce roman dépeignent une certaine réalité qui a bien eu lieu en Afrique subsaharienne. L’auteur, en mettant en valeur le côté sombre de la nature humaine, espère mettre l’accent sur ce que certains ont voulu laisser son silence par pudeur, par gêne ou par complicité tacite comme le démontre Médam (A) dans son œuvre Le tourment des formes La conspiration du silence de certains écrivains et penseurs africains -qui n’ont rien dit sur le sujet- ne peut donc plus être reprochée à Boubacar Boris Diop puisqu’il a commis une œuvre romanesque qui en parle ouvertement. Pour ne pas rester sans rien dire même après coup, l’ouvrage de l’auteur est là pour nous rappeler ces faits terribles qui commencent à quitter aujourd’hui les mémoires des peuples africains. Mais il dénonce également cette malheureuse expérience de guerre tribale et civile dans cette partie du monde laquelle n’aurait jamais eu lieu. En utilisant ainsi le corps comme support de haine, de vengeance et d’épreuves, Boubacar Boris Diop en fait un moyen d’expression des idées contestataires des personnages comme c’est le cas ici :

« C’est vrai : si nous n’arrivons pas à éliminer tous les Tutsi, nous seront les méchants de l’histoire. Ils serviront au monde entier des lamentations bien orchestrées et ce sera drôlement compliqué pour nous. Même les moins résolus d’entre nous le savent : après le premier coup de machette, il faudra absolument aller jusqu’au bout. »

Le corps des victimes est donc là pour subir les idées et les points de vue des génocidaires lorsque celui de ces derniers est là pour mettre en pratique leur vision de la nouvelle société qu’ils veulent bâtir en éliminant d’abord les empêcheurs de tournée en rond et autres gêneurs. La cité idéale des bourreaux dans ce roman passe donc d’abord par le massacre total de l’ethnie adverse vilipendée et accusée d’avoir fomenté le meurtre suprême : celui d’un grand chef d’état. Comme Schutz (A) nous le fait comprendre dans Le chercheur et le quotidien , le roman qui nous occupe en ce moment est donc écrit pour faire dire certaines choses à la communauté internationale qui a laissé ce genre d’événement se perpétrer sans avoir rien fait pour l’empêcher. L’auteur met donc l’accent sur les manquements de l’ONU à ses devoirs de protections des peuples faibles et fragilisés parce que le génocide s’est tout de même réalisé malgré tous les signes avant-coureurs qui circulaient déjà dans cette communauté africaine. Pour ce faire, l’histoire nous dira qu’

« Et tous ces Tutsi à tuer. Je ne les croyais pas si nombreux. J’ai l’impression que toute la planète est peuplée de Tutsi. Que nous sommes les seuls au monde à ne pas être Tutsi. C’était si facile, avant, de crier avec la force du tonnerre : « Tubatsembatsembe ! » Il faut les tuer tous ! »

Le corps, dans ce roman, sert donc aux criminels à dire ce qu’ils pensent de la cohabitation entre les deux ethnies en conflit ouvert depuis tant d’années. L’amour du prochain, le partage, le bon voisinage, la vie en communauté ne servent plus à rien sinon à entendre ce que les uns et les autres pensent des ennemis d’en face. La guerre civile, le génocide, la révolte populaire et tout le reste sont validés, tolérés, proclamés, encouragés dans ce roman de la honte parce que certains personnages jettent l’opprobre sur d’autres en les accusant d’avoir trahi tout le monde en causant la mort du président Juvénal Habyarimana. Selon certains, ceux de l’ethnie adverse sont donc responsables de tout ce qui va arriver et de tout ce qui arrive parce que ce sont eux qui, finalement, ont jeté le feu aux poudres. L’auteur nous présente et nous décrit un univers romanesque où il ne fait plus bon vivre mais surtout dans lequel la suspicion règne maintenant en maître absolu parce qu’on veut commettre des actes irréparables comme c’est bien le cas ici :

« Des troupes de jeunes s’affairaient à bloquer les grandes avenues et l’entrée de chaque quartier avec des troncs d’arbres, des pneus, de grosses pierres et des carcasses de voitures. On voyait aussi des barrières plus classiques formées d’une simple grille en fer. Ils faisaient les choses avec sérieux et une sinistre application, sans trop de tapage, s’éclairant à la lueur des torches. »

Nous avons l’impression, en lisant ce roman de la mémoire et du génocide, que l’auteur Boubacar Boris Diop met l’accès sur tout ce qui peut nuire à la vie humaine en faisant développer des théories sanguinaires, meurtrières, rébarbatives et rétrogrades à ses personnages prêts à en découdre et à faire mordre la poussière à la communauté voisine et pourchassée. Avant de se matérialiser, le roman met déjà le doigt sur quelque chose de fondamentale et d’inévitable : la haine, la guerre, la violence, la bestialité sont déjà dans les cœurs, dans les mentalités, dans les estomacs mais surtout dans les discours que les uns et les autres prononcent dans cet univers diégétique spécialement criminel et assassin. Mounsef (D) ne dit pas autre chose dans Chair et révolte dans le théâtre de Bernard-Marie Koltès car le corps est donc bien pris comme support d’expression des idées contestataires parce que le corps de l’autre inspire maintenant la répulsion, la colère, la haine, la vengeance armée. Parce qu’un incident majeur est mis à l’actif de ceux qui sont maintenant des victimes, ces derniers sont pris en chasse comme de vulgaires trésors de cette guerre ethnique. Les paroles et propos génocidaires et contestataires qui nient maintenant l’humanité des autres peuples sont là pour légitimer ce qui va devoir leur arriver parce qu’ils ne méritent pas de vivre comme des êtres humains aux côtés des vainqueurs. La trame romanesque nous emmène donc dans un milieu qui ne donne aucun espoir de survie pour ceux qui sont maintenant considérés comme des bêtes de somme par leurs bourreaux. Même sur les ondes et dans les médias, la guerre civile est donc déclarée pour témoigner du nouvel univers dans lequel se trouve les personnages de tous bords. Le schéma narratif que nous propose d’entrée de jeu l’auteur nous incite à ne voir dans ce roman qu’un paysage dans lequel tout et n’importe quoi va éminemment arriver parce que tout a été planifié organisé, programmé, arrangé afin de ne rien laisser au hasard et que rien ne reste sans avoir été accompli de la pire des manières. L’histoire nous dira effectivement ceci :

« Contrairement à ce que j’ai dit au vieux, c’est demain que les choses sérieuses commencent pour nous. Toute la nuit, nous jouerons avec nos machettes comme avec des épées au cri de« Tubatsembatsembe ! Le jeu consiste à lever nos machettes vers le ciel en les frottant les unes contre les autres. C’est amusant, tout ce bruit et toutes ces étincelles, et en plus ainsi on aiguise les lames. »

Le génocide rwandais nous est présenté ici dans Murambi le livre des ossements comme étant quelque chose d’horrible et d’inhumain qui n’aurait jamais dû arriver en Afrique noire. L’horizon d’attente auquel le lecteur peut entrapercevoir n’est qu’un monde pernicieux et terrible qui réduit les bourreaux et les victimes en bêtes de somme parce que les uns et les autres ont perdu toute leur humanité à force de s’opposer comme ils le font dans cette œuvre témoignage. La mentalité, les propos, les prises de positions sont déjà validées par une attitude et un comportement indigne d’une république avec ses lois et règlement. L’état, l’état de droit, la notion de justice et d’équité n’ont plus aucun sens en cette période de crise morale car plus personne n’incarne ou ne veut incarner ces notions indispensables au fonctionnement d’une république. Comme Sibony Daniel dans Le corps et sa danse, le narrateur nous met en présence d’un milieu, d’entrée de jeu, qui n’est plus propice à la réflexion, à la cogitation, à l’élévation de l’esprit parce que tout semble maintenant terre à terre. Ce sont même les intellectuels, les penseurs, les leaders d’opinions, les personnalités qui commencent à faire sombrer les choses et à noircir le tableau de l’ethnie adverse afin que les populations des quartiers populaires jugée analphabètes prennent le relais. C’est dans cette même optique que

« L’animateur de l’émission, très en verve, interroge ses auditeurs : à quoi reconnaît-on un Inyenzi ? Les auditeurs téléphonent. Certaines réponses sont franchement marrantes : alors, on se marre. Chacun y va de sa description. L’animateur redevient sérieux, presque sévère : « Amusez-vous bien, mes amis, mais n’oubliez pas le travail qui vous attend » P41

En forçant les gens des conditions inférieures à penser comme les hommes politiques qui se font une guerre sans merci, tout est mis en œuvre dans ce roman pour basculer vers l’inéluctable : le génocide organisé et planifié. Le roman Murambi le livre des ossements utilise donc le corps des tueurs, des violeurs, des incendiaires et des autres pilleurs comme manifestant un ras-le-bol moral envers l’autre partie adverse. La manifestation de la volonté de nuisance est donc évidente chez les bourreaux et les génocidaires parce qu’ils ont déjà réglé les questions du pourquoi et du comment. Comme le démontre Pearl (L), dans son œuvre Corps, art et société : chimères et utopies, il ne reste plus qu’à mettre en pratique tout ce qu’on a accumulé comme pensée rétrogrades et volontairement sanguinaires envers la partie adverse. Le roman Murambi le livre des ossements semble donc avoir été écrit pour dire certaines choses aux yeux du monde et pour dénoncer d’avoir laisser faire cela sans avoir tenté de régler cette question en temps et en heure dans en Afrique centrale. Le corps comme support d’expression des idées contestataires se donne aussi à lire dans la vision de l’être des victimes parce qu’on leur fait ce qui a déjà été décidé et validé par le plus grand nombre. Il faut tous les tuer -dit cette œuvre- pour qu’il n’en reste plus un seul sur terre afin que la vendetta ne soit jamais quelque chose qui vienne demander réparation dans le futur. Un personnage dira :

« Racontez ce qu’ils ont fait à Agathe Uwilingiyimana est au-dessus de mes forces. Un corps de femme profané. Après ceux qu’ils appellent des Ibyitso, des complices, ce sera au tour des Tutsi. Eux, ils sont coupables d’être eux-mêmes, donc interdits d’innocence de toute éternité »

Ainsi que nous le fait comprendre Tzitzis (S) dans Qu’est-ce qu’une personne ?, le corps sert donc aussi bien aux bourreaux pour valider leurs thèses criminelles qu’aux victimes pour recevoir cette haine tribale et si violente qu’elle devient totalement aveugle et irréfléchie. La manipulation est de taille dans ce roman parce que ce sont les thèses des génocidaires qu’on impose au reste de la population afin qu’elle prenne ses responsabilité ou qu’elle meure pour trahison. En effet, même lorsqu’on fait partie de l’ethnie conquérante, il faut faire ses preuves afin d’être pris pour un partisan du nettoyage ethnique et surtout pour ne pas être pris pour un traître et à en payer le prix au plus fort comme c’est le cas ici :

« Leurs hommes de paille ont réuni les généraux et commandants de l’armée. Ils ont prononcé les mots terribles : « Muhere iruhande. » Littéralement : « Commencez par un côté. » Quartier par quartier. Maison par maison. Ne dispersez pas vos efforts dans des tueries désordonnées. Ils doivent tous mourir. Des listes ont été préparées. »

Ainsi donc, dans l’univers diégétique que nous décrit Boubacar Boris Diop, tout est si morne qu’on ne s’attend qu’au pire des cas dans la mesure où les amitiés brisées, disloquées et les trahisons sont ce qui reste dans ce monde devenu barbare. Le peuple est donc embrigadé dans des discussions et des décisions politiques génocidaires qui annihilent son bon sens et son sens critique de toujours. Le nettoyage ethnique est brandit ici comme la seule solution viable qui pourrait débarrasser les bourreaux des indésirables victimes mais surtout comme la solution ultime pour vivre dans un futur univers empli de paix, de stabilité et de quiétude. Tout est fait pour que les armes parlent car tout le monde sait déjà ce qu’il a à faire dans l’immédiat pour laver son image et pour ne pas être classifié comme étant un dangereux traître de sa propre communauté. La narration de cette histoire terrible et sordide est mise en valeur par l’auteur pour qu’on prenne les peuples des quartiers populaires comme de vulgaires suiveurs sans âme ni sens moral ; mais surtout comme des moutons de panurge qui agissent pas instinct grégaire. Car comme nous raconte le narrateur,

« À la seule façon de marcher des gens, on voit que la tension monte au fil des minutes. Je la sens presque physiquement. Tout le monde court ou au moins presse l’allure. Je croise de plus en plus de passants qui semblent tourner en rond. Il y a comme une autre lumière dans leurs regards. »

Le roman Murambi le livre des ossements, ici, dépeint un univers où les droits élémentaires, les convictions profondes indispensables à la survie d’un pays demeurent totalement absentes. Les propos et les actes immoraux ont pris le relai sur la raison et le bon sens qui est, dit-on, la chose du monde la mieux partagée. L’histoire déplorable de cette partie du contient noir donne au roman de Boubacar Boris Diop une tonalité tragique et pathétique qui sont, de prime abord, les seuls qui puissent bien décrire cet univers macabre et gargantuesque ; lequel a bien eu lieu au milieu des années quatre-vingt-dix au sud du Sahara. Le corps est dénaturé pour ne plus rien dire lorsque l’auteur lui fait faire des choses ignobles indignes du genre humain. Dans cette œuvre à la tonalité tragique, le choix des verbes aussi peut emmener à comprendre jusqu’où est prêt à aller l’auteur parce que les verbes d’action font en sorte qu’on sache vraiment que les personnages sont déterminés à aller jusqu’au bout de leurs actes. L’épuration ethnique a été ficelée et organisée pour que vive la seule ethnie Hutu ; il ne faut donc pas se dédire à ce moment de la situation. Tout dans cette œuvre prouve à suffisance que le ton est déjà donné et que les troupes disposés à faire le sale boulot est déjà sur pieds. Pour le fameux massacre, Sanvageot (A) dans L’épreuve des sens nous montre comment le corps peut-être un support expressif des idées contestataires. En somme, il n’y a pas mieux que le corps niant tout état de droit et mettant en déroute les valeurs humaines et sociétales qui existaient dans cette partie du monde depuis la nuit des temps. En effet, les bourreaux et les victimes sont aux mêmes pieds d’égalité dans cette guerre civile tant que leur être sera chosifié par des conceptions rétrogrades et dangereuses comme c’est le cas ici :

« Un char de la garde était en position à l’entrée de la gare. Un des trois soldats en tenue de combat m’a demandé poliment ma carte d’identité. Pendant qu’il se penchait pour la lire, j’ai suivi son regard. Ça n’a pas loupé : la première chose qui les intéresse, c’est de savoir si vous êtes censé être hutu, tutsi ou twa. -Ah, Tutsi…, a-t-il dit en plongeant ses yeux dans les miens. -C’est marqué dessus, non ? Ai-je répliqué avec une petite grimace de mépris »

On voit bien dans ce passage que les hommes, les femmes et les enfants sont devenus des machines à tuer, à éventrer, à détruire d’autres personnages romanesques parce que leur façon de voir les choses et la vie vient de changer littéralement. Personne dans ce monde lugubre ne pense plus comme avant parce que les événements viennent de faire pencher la balance vers la paranoïa et la barbarie les plus viles. Tel que nous en parle Ollier (M-L) dans son livre La forme du sens, on peut voir que le côté vénale des êtres humains est donc mis en lumière par Boubacar Boris Diop ; lequel montre par là que notre nature est susceptible de varier dangereusement lorsque toutes les circonstances sont réunies. Tout a donc commencé par la pensé, la mentalité, les principes haineux avant de se matérialiser par des tueries et des massacres à la commande. Tout le monde ou presque est coupable dans cette œuvre du souvenir macabre parce que, tous, nous avons participé de près ou de loin à ces événements terribles du Rwanda par notre indolence. Même par le fait de n’avoir rien fait, rien tenté pour éviter le pire dans cette région du monde noir, tous sommes responsables des atrocités commises en ces temps-là. L’auteur fait donc œuvre utile en dénonçant la léthargie manifeste de la communauté internationale afin que cela n’ait plus jamais lieu dans le monde. On peut aussi déceler dans son tempérament, dans son écriture et son attitude une certaine volonté manifeste de dire ce qu’il pense de ces moments d’horreur et de misère morale. Sa plume alerte et incisive est donc là pour tenter de faire comprendre ces propos afin qu’on en tire les conséquences qui s’impose après ces meurtres à la chaine qu’a connu le Rwanda en 1994 -lorsque les yeux et les oreilles étaient rivés, scotchés vers mondial de football qui se déroulait aux USA. Le roman Murambi le livre des ossements est une œuvre macabre qui laisse songeur celui qui la lit parce qu’il y découvre des vérités qu’il ignorait peut-être de ce conflit armé entre milices et soldats gouvernementaux. Comme Stéphane Chauvier dans Qu’est-ce qu’une personne ?, la vanité de la vie et de l’humanité nous sont mise en exergue par le roman Murambi le livre des ossements.

Conclusion

Le corps génocidaire est donc un corps animalisé, diabolisé et pointé du doigt comme n’étant pas la norme morale de part le monde. Le corps comme instrument de discrimination semble être quelque chose d’intriguant dans cette œuvre parce que le lecteur peut très bien ne pas comprendre pourquoi les hommes qui vivaient ensemble commencent à devenir les bourreaux les uns des autres. On comprend donc que le corps des Hutu est disposé à en finir avec celui des Tutsi parce que ces derniers ne sont pas comme eux selon les discriminations physiques qui sont en vogue dans cette partie du monde. Les personnages de cette œuvre fictionnelle semblent embrigader dans des considérations macabres et ténébreuses parce que la haine est installée dans les cœurs et dans l’agir des personnages qui se font la guerre depuis tant d’années. Le monde qui les entoure est donc un monde incertain et manifestement terrible pour ceux dont le corps est exposé à la souffrance imposée par la cohorte des incendiaires et des tueurs invétérés. Murambi le livre des ossements de Boubacar Boris Diop est donc une œuvre terrible dans sa narration parce qu’elle fait se déchainer les passions monstrueuses qui sont en l’être humain pour ne plus laisser place qu’à la fureur et à la manifestation des actes sordides et inimaginables. L’auteur semble vouloir choquer en choisissant une tonalité tragique et pathétique qui ne laisse aucun doute sur les véritables intentions scripturales de l’écrivain parce que la guerre civile et le génocide ne sont pas des choses avec lesquelles il faut prendre du plaisir. Les personnages sont donc incriminés, conspués par l’auteur parce qu’ils agissent d’une manière qui n’est pas très convenables pour eux et pour l’avenir dans l’entendement du monde moderne et civilisé. L’incertitude plane dans cette œuvre parce qu’on ne sait jamais comment les choses vont finir dans cet univers romanesque parce que tout concoure à déstabiliser les hommes et les femmes qui y vivent.

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