Ecrits sur l’art: Crhonique du masques Galoa (Galwa).

Masque galoa du GabonJournées d’Etudes Philosophiques

 « Philosophie et indépendances africaines »

 Champ thématique V : Savoirs, Transculturalité et Indépendance.

 Résumé :

 Il existe en marges de l’Etat moderne, écrit Deleuze au plateau12 ème de Mille-plateaux, des groupes sociaux hétérogènes qui échappent à l’emprise de son dispositif institutionnel et administratif, ses procédures de contrôles et de main-mise sur le champ social ; des groupes irréductibles aux rationalités politiques modernes. « La chronique du masque galoa » porte sur la controverse médiatico-politique de l’épisode post shangaï 2010 de cet objet d’art traditionnel gabonais. Notre problème, partir de l’homologie fonctionnelle des discours  médiatique et anthropologique (déconstruction et archéologique du discours néocolonial)  et interroger-à l’aide du concept deleuzien de « machine de guerre »- ces modes de rivalités auxquels se livrent les sociétés traditionnelles, non en termes « d’affrontement ethnique ou tribal», mais plutôt comme des dispositifs de résistance, de conservation et de cohésion des groupes contre la pression et la dissolution (Pierre Clastres- La société contre l’Etat).

 Mots clefs : Différend-ethnopolitique-masque Galoa-géophilosophie-philosophie du milieu-Interculturalité-« machine de guerre »

Incipit « Ce que j’ai crains n’était pas la censure du procureur, mais plutôt la censure intime d’un rédacteur en chef qui, lorsque, plein de dégoût social, je voulais une fois pénétrer dans le colportage ignominieux auquel se livrent nos littérateurs, dans les connexions qui existent entre le théâtre et le journalisme, s’efforçait avec une tendre sollicitude de détourner toute colère vers des régions plus éloignées ».

 Cf. Jacques Bouveresse, in Persée « l’Actualité de Karl Krauss », Actes de la Recherche en Sciences sociales. Vol. 131-132, Mars 2000.  pp. 119-126.

 

Introduction

Terre bénie des dieux, auréolée du succès extérieur de ses arts et de ses traditions (Découverte des arts nègres – Arts premiers – Mantes-la Jolie- Musée virtuel-), une tornade d’articles de la presse nationale vient de s’abattre sur le Gabon : « La Chronique du masque galoa ». La controverse entretenue par les médias locaux porte sur le prétendu communautarisme des populations de Lambaréné, la plus melting-pot des cités gabonaises. Notre question : le quotidien l’Union s’écarte-il de son rôle citoyen d’auteur en criant à l’affrontement ethnopolitique ? Ne peut-on pas y voir le dénie de crise : la crise de société ; du moins un dicktat du « tout politique » à l’explication des faits de société ? Par une théâtralisation de l’évènement, la presse mélange le genre médiatique à l’idéologique (politique). Et, à partir de l’homologie fonctionnelle des discours  médiatique et anthropologique,  nous voulons soulever la question de l’écriture de l’histoire dans l’Afrique post-coloniale.

 I- Chronique du masque galoa.

 A-/ L’Union

Mercredi 24 Novembre, le premier Quotidien d’information ouvrait le bal en Rubrique –société et culture- par cet article incendiaire : « Patrimoine –polémique autour d’un masque à Lambaréné». Dans ce billet, Jonas Moulenda dépeint la tourmente ethnocommunautaire qui déferle sur l’ondoyante capitale migovéenne. A l’index du brûlot, la « colère et l’indignation » de la communauté galoa  contre le premier citoyen, le Maire Davain Akoure. Et, portant à la une la médiation infructueuse du Gouverneur de la province, le billet  n’hésite pas à  annoncer la fin d’une coexistence pacifique des communautés ethniques de Lambaréné. A prendre la mesure du ton apocalyptique de l’article, nous sommes loin de ce que RFI qualifiera de « rocambolesque affaire du masque galoa ».

L’article ne manque pas pour autant d’intérêt. Il se veut interrogatif mais surtout explicatif. Interrogatif sur l’inquiétante atonie-« le mutisme »- l’attentisme des « porte-flambeaux  habituels » de la politique migovéenne. Explicatif quant à l’ire consommée des populations galoa. Dans la chaîne des causalités évènementielles, l’explication politique prime sur la prétendue « trahison » du Maire de Lambaréné. Et, plutôt que d’un conflit d’intérêt opposant la municipalité de Lambaréné à ses administrés, écrire sur ce qui est désormais « l’Affaire du masque galwa »  revient à circonvenir l’emballement ethnopolitique du différend. Mais à qui reprochera-t-on cet emballement ethnopolitique, si ce n’est à Jonas Moulenda lui-même qui, vient « remuer le caca » dans le mbandja par une sémantique textuelle délibérément incendiaire ?

Parmi les expressions, il y a  la phrase d’entrée :

 « Le torchon brûle entre le Maire de Lambaréné, Séraphin Akouré Davain, et la communauté galoa ».

 Propos excessif et emporté présentant le Maire aux prises avec une communauté ethnique alors qu’il s’agit d’un groupuscule. A celle-ci s’ajoute un style contourné aux effets de sensationnel recherché :

 « le débat, tel qu’il est engagé, est porteur de tensions à Lambaréné ».

 On voit ici une tendance à montrer un embrasement général de la ville quant on sait qu’en dehors des fangs et de galoa, il y a les « onongoma ». Puis vient une rhétorique de la victimisation et de justification qui instille le texte avec des informations au goût de rumeur et aux effets de dramatisations indéniables:

 « cette communauté crie à la trahison » ; « un conseiller aurait informé les membres de la communauté galoa que le masque avait été vendu à 75 millions de francs aux autorités de la ville chinoise ».

 Une dramatisation prononcée sur fond de tribalisation du différend : « dans l’œil du cyclone l’artiste plasticien galoa ayant vendu l’objet d’art à la municipalité » ; « Toute chose qui a suscité colère et indignations de la communauté… » ; « le maire est un Fang. Ses proches n’entendent pas rester longtemps les bras croisés devant les menaces proférés à son endroit. Dans la ville, d’aucuns redoutent les confrontations à caractère ethnique».

Tel une intrigue de tragédien, l’Union bat la mesure d’une bataille sanglante. Le texte est construit par amalgame de faits supposés et avérés dont la scansion traduit un énoncé alerte à structure prédictive de type : « Que font les autorités ? Il y a un embrasement ethnique à Lambaréné.» Le point d’orgue et le dénouement heureux de l’histoire sont : la démission du Maire et son vrai faux  retour triomphal dans ses fonctions. Sous la plume de Jonas Moulenda, la démission de Mr. Akouré n’a pas franchi le seuil de l’intention pour être considérée comme un acte administratif et juridique valable :

 « A Lambaréné le Maire reste à son poste ».

 De fait, l’affaire  du masque galoa » décline une trilogie en trois actes : la colère et l’indignation des populations de Lambaréné (noter bien que nous précisons « population de Lambaréné », non uniquement galoa puisque la démission du Maire y est inclue), l’embrasement ethnique et le vrai faux rétablissement du Maire dans ses fonctions. Comme le voudrait Goethe, cette dernière étape s’apparente à la dissolution ou jeu « d’équilibre » des passions. Des trois situations, une seule est incontestable : la démission du Maire ; les deux autres sont vraisemblables : l’embrasement ethnique et le vrai faux rétablissement de l’ordre. On voit bien que d’un mécontentement avéré, Jonas Moulenda déduit un ensemble de situations probables : l’emportement ou à l’apaisement des populations. Sous le mode disjonctif, l’un n’exclue pas l’autre. Mais le journaliste de presse  se garde de les indiquer dans la teneur et les termes de leur manifestation.

La première observation à faire est que l’Union tient les faits réels et les faits fictifs au même niveau ontologique. En langage poétique, on parle de « vraisemblance extrinsèque». La seconde souligne qu’il n y a pas « embrasement ethnique» à Lambaréné. Il y a expression d’un mécontentement. La troisième remarque porte sur la position délicate du Maire qui  se retrouve entre le marteau ethnique – réparation impossible d’un tord inavoué – et l’enclume institutionnel – épargner l’autorité publique d’une situation compromettante.

Après avoir contesté la vente de l’objet d’art aux chinois, le Maire dans l’Interview accordé à l’Union et publié au bas de la même page, le Maire situe la montée d’intrigues après le retour du « masque légendaire » et, plus précisément, le dévoilement des « sommes versées » ; intrigues qui, pour lui, sont symptomatiques de ce que Lambaréné serait tombé aux mains d’agitateurs politiques pour qui la communauté – en rogne – ne serait que moyen de pressions et de marchandage. Comme pour dire, il y a bien de la « tension en l’air ». Lambaréné sent le souffre après Shangaï. Le Maire allègue :

 « certaines personnes ont intérêt à ce qu’il y ait des conflits entre communauté à Lambaréné, ils ont intérêt à déstabiliser la mairie et ses partenaires. »

 Lesquels ? Et si les allégations du Maire sont avérées, n’y a-t-il pas  lieu d’investiguer sur les sentiments des populations quant à cette coopération chinoise annoncée ? On parle d’une convention de jumelage entre Lambaréné et la ville chinoise de Zhangjiagan. On ne le dira jamais assez, la presse locale sent « le souffre ». Elle ne forme pas suffisamment l’esprit critique du citoyen sur ces affaires qui, pour la plus grande partie, ont prise directe avec son vécu, sa vie culturelle.

B-/ Autres « canards ».

A tout croire l’Union, la sulfureuse « affaire du masque galoa » serait une affaire politique. La Démocratie, dans sa livraison N° 47 du Mercredi 12 Janvier 2010 est tentée par le registre d’une chronique judiciaire. L’organe révèle que le Maire aurait « gracieusement » offert le masque à ses hôtes chinois eu égard de « l’admiration sans pareil » dont il fut l’objet à l’exposition universelle de Shangaï. Hypothèse qui vient en contraste du sous-titre accusateur de l’article: « A Lambaréné, Séraphin Akoure Davain sème le vent et récolte la tempête. » pour avoir joué avec l’Okouyi, un masque sacré et interdit. Et sans nous dire ce que la loi prévoit dans ce type d’affaire, en faveur ou contre le mécénat (d’Etat ou privé) ; à propos ou contre l’acte d’acquisition des œuvres de l’esprit incriminé, la Démocratie fait comme si la société moderne dans laquelle nous vivons n’a pas grand-chose à dire quant aux clauses qui lient l’artiste-producteur au commanditaire. L’organe survole toute ces précautions et désigne Monsieur Akouré coupable pour s’être aliéné les services de Renombi*, en dispense de la caution ethnique : des experts et autres sages de la communauté galoa.

Plutôt qu’une chronique judiciaire, un propos inquisiteur. La Démocratie est dans le ton de la récrimination. Par le biais de l’Association culturelle* Ntchilo, elle incrimine la première autorité de la ville de Lambaréné de manquer de tact que de s’être procurée un masque okouyi sans permission. Le bimensuel juge la démarche du Maire attentatoire aux usages, à l’éthique et à la spiritualité. Il fustige le comportement du Maire au motif d’encourager la violation des  « codes » ésotériques de la société ‘’Ezogha’’. Par conséquent, de promouvoir la désacralisation des symboles mystiques galoa. « La mise au point de l’Association Fédératrice des Cadres NGWEMYENE – N’TCHILO » est formelle :

 « Nous sommes donc là en flagrant délit des règles pourtant bien connues dudit initié.»

 A l’autoflagellation du Maire, l’Association lance une « Fatwa ».

En clair, le Maire commanditaire et l’artisan-sculpteur seraient passibles d’une condamnation. La Démocratie parle de l’artisan-sculpteur comme d’un mineur délinquant. Pour le Maire-commanditaire, il n’avait pas à demander la production d’un objet proscrit à reproduction. Il est passible d’une condamnation à mort. Les sanctions infligées à l’un et à l’autre sont de deux ordres : agression physique et détérioration du matériel (Déshabillage et incendie de la maison) pour le premier, matériel et symbolique (vandalisme -saccage de la mairie – et rite funéraire du cercueil) pour le second.

Dans sa parution du 7 janvier 2011, une autre manchette, le Mbandja, stigmatise le « banditisme identitaire » de l’association Nchtilo. Il analyse les actes orchestrés comme les forfaits d’un gang et, tel un détective, exploite une piste : la tentative d’extorsion de fonds. Tentative avortée, croit-il, avec l’arrivée du « masque à palabre » sur les bords de l’Ogooué le 27 décembre 2010. Le billet explique : « Fachés de n’avoir pas extorqué trois millions de francs au Maire, des membres de la communauté galoa se livrent à la barbarie ». Le titre de l’article du Mbanja déploie dérision – « Simulacre tragi-comique du masque galoa à la mairie de Lambaréné » – et réquisitoire –« la fallacieuse affaire dite du masque galoa et qui relève du grand banditisme identitaire vient de prendre des tournures dramatiques à Lambaréné ou le maire de cette ville, Séraphin Akouré Davain, a posé sa démission le jeudi 30 décembre 2010. Il s’agit pour lui de préserver la paix à Lambaréné face à l’indifférence des autorités administratives, politiques et judiciaires ».

Propos digne d’un plaidoyer, le Mbanja fait annexer son texte d’une image du « rituel funéraire exécuté par les membres de la communauté galoa ». Comme pour attirer l’attention du lecteur sur la disproportion du crime présumé et la sanction. L’Hebdomadaire met le doigt sur un élément négligé par le quotidien L’Union : le « banditisme identitaire». La Démocratie invective le viol d’un objet sacré. L’union veut déjouer un complot politique.

 II/ « Le Bouc émissaire »

 A- Agitation médiatique-gesticulation politique.

L’Union nous dit que le Maire de Lambaréné est voué aux gémonies par les populations galoa pour avoir « bradé » une pièce précieuse de leur patrimoine. Plutôt qu’un délit de « mécréance »-s’il en existe- un délit de droit commun. Le Mbandja emprunte également la rhétorique judiciaire quand il dénonce le « banditisme identitaire » de l’Association Ntchilo qui aurait exigé la coquette somme de trois millions de francs au Maire à titre de frais de prestations d’une cérémonie propitiatoire douteuse. Dans une interview du 05 janvier 2011 à RFI, le Maire témoigne :

 «Ils nous ont imposé un rituel pour lequel il fallait débourser la somme de trois millions de francs CFA(près de 4 600 euros) que nous n’avions pas ».

 A tort ou à raison, le même Maire se dit préoccuper par les intrigues politiques de sa localité comme si le funeste épisode du cercueil l’affectait moins. Préoccupations que l’Union partage avec une note dramatique. Chez les deux interlocuteurs, l’idée d’une confrontation demeure. Mais simplement à l’endroit où l’Union fait la prédiction d’un affrontement réel – par extrapolation du différend qui oppose le groupe galoa au Maire-, on parlera de « machination politique ». On pourrait dire que l’article de l’Union procède de la construction médiatique de l’ethnopolitique. Dans ce terme, il y a l’effort pour le Maire de situer le différend au niveau politique, par démarcation d’avec le double jeu des politiciens de Lambaréné : le mélange de genres – tirer la fibre ethnique – comme forme d’expression politique. Tout se passe donc comme s’il y avait une loi du silence qui tient le migovéens à la gesticulation. Une ormeta pèserait donc sur l’expression politique des migovéens ? Du moins à mesurer l’activisme médiatique du groupe dit Ntchilo, il y a maldonne dans le jeu politique lambarénéen. Le Mbanja ouvre une parenthèse dite « la main de l’impératrice du château » qui n’est pas sans lien avec la mémoire des heures sombres de la politique du Moyen-Ogooué.

En faisant valoir une voix autre que celle des politiciens quant à la manière d’impliquer le tiers aux questions de  la cité, il exhorte, sans exception, la classe politique migovéenne à élever le débat sur l’accès au pouvoir. L’attitude du Maire, de ce point de vue, ne manque pas d’intérêt quant au  malaise politique qui ronge la société gabonaise. On pourrait dire qu’elle participe d’une position de résistance.

L’agitation ethnique est donc symptomatique. Elle permet de mesurer la justesse de la solution du Maire à l’aune du double embarras dans lequel il se trouve de  céder, ni aux démons de l’identitarisme politique d’une part, ni à l’amateurisme politique d’autre part. RFI  insiste sur les contraintes qui poussent le Maire à la démission. Mais il faut croire qu’à l’impassibilité des cadres migovéens de son Parti et à la gesticulation politique de l’Association N’tchilo : saccage de la mairie et « mascarade rite du cercueil », la démission constitue un argument éthique à teneur anthropologique non négligeable. Monsieur Akouré se déleste  du « fauteuil » de maire comme d’une scène expiatoire. Il expie, et l’indiscipline des militants P.D.G, et l’indifférence des pouvoirs publics. La démission se présente comme une faute non commise- par rapport au code de déontologie professionnelle. Mais une faute quand même puisqu’il est l’objet d’un lynchage rituel. Dans les termes de l’Union :

 « Comme ce n’était plus le masque qu’ils voulaient mais plutôt mon fauteuil de maire, ne pouvant pas attendre la fin de mon mandat, alors je donne le poste à cette communauté. J’espère qu’elle assouvira enfin sa volonté de domination qu’elle en a en permanence. »

 Ainsi finissent les plus capables d’entre les capables sur la scène politique nationale.

 B- Le Bouc Emissaire.

La démission de Monsieur Akouré a le goût d’un dilemme. Un individu se dévoue pour la collectivité mais celle-ci est incapable de lui reconnaître le moindre mérite. Mr. Akouré fait office de « bouc émissaire ». Au lieu où l’Union prend le ton accusateur quant à l’atonie de la classe politique Ngwèmyné pendant la crise, l’analyse du Mbandja tend à montrer la  profondeur de l’affaire du masque galoa. Profondeur qui tient d’une radioscopie du malaise politique généré par la répétition compulsive des scénarios politiques de l’Ancien Régime. Comme pour dire, par une théâtralisation des faits, l’Union reproduit la scène primitive : le sacrifice de l’individualité à l’autel du consensuel ; le triomphe du monolithisme sur le pluralisme. Le premier quotidien gabonais d’information écrit :

 « Séraphin Akouré a décidé de conserver ses fonctions de maire de Lambaréné. Ainsi en ont décidé […] les sages de sa communauté au cours d’une réunion convoquée pour calmer les esprits et ramener la sérénité dans les rangs et la cité».

 Le registre d’analyse du différend autour du masque galoa tenu par l’Union suscite étonnement et méfiance. Etonnement car, comment peut-on d’un conflit d’intérêt établir une crise communautaire ? Méfiance aussi puisque s’il y avait crise, le traitement politique des faits n’apporte pas l’accalmie escomptée. Le Mbanja, en s’efforçant d’aller à la source du différend pointe le jeu bridé des appareillages politiques. C’est-à-dire, il ne suffit plus d’appartenir à tel où tel appareil politique pour avoir la légitimité du pouvoir que l’on exerce-comme le veut les constitutionalistes. Il faut, en plus, avoir l’onction de la « Dame du Château » quand ce n’est pas quelqu’un d’autre de même audience. Ce qui exaspère le cadre migovéen qui n’a que faire des équilibres politiques qui ne tiennent pas compte de ses ambitions personnelles.

Dire de Davin Akouré qu’il est un « bouc émissaire » au sens girardien de « principe de la moindre violence pour éviter la plus grande ». Au fond, il s’agit pour nous de  tenter de faire rentrer sa démission dans le registre de la gesticulation politique des autres cadres migovéens qu’une certaine autorité politique sacrifie aux seules fins de politiques politiciennes. Faut-il tout sacrifier au politique ? Nous sommes sans doute en présence de l’une des formes d’exclusion la plus insidieuse qui soit connue ; la mise en tutelle de l’élite intellectuelle et administrative de la décision politique.

En clair, l’institution politique au Gabon repose sur une violence originaire exercée par le pouvoir sur ses cadres. La machine du pouvoir oppose l’Etat aux élites comme acte de légitimation de son autorité. Et cette opposition aurait sa source dans le « désir mimétique » du politique à l’élite. Notre société qui est en pleine mutation voit les anciennes figures d’autorité fondées sur « l’à peu près » déclinées à l’avantage du diplômé. Et dans cette lutte engagée sans merci, tout se passe comme si les institutions pouvaient fonctionner correctement toutes seules, sans compétence, et en tirer les bénéfices attendus d’un Etat démocratique. A tord. Car sans élites, ces institutions tournent à vide sans impact réel sur les besoins et aspirations sociaux. Il y a donc faillite de l’institution du politique au Gabon que la presse refuse de nommer.

 III-/ « Les machines de guerres ».

 A-/  Contre la société : la politique.

 La chronique du masque Galoa nous apprend que Lambaréné, la mitoyenne la plus cosmopolite de nos cités, serait au bord de l’affrontement ethnique, au point de pousser un élu local à la démission. Si l’on en juge par la presse locale, les faits allèguent l’échange illicite du masque entre la Mairie de Lambaréné et les organisateurs de l’Exposition Universelle de Shangaï et la cupidité de l’artisan. Tout cela sur fond de soupçon de duplicité des populations qui, bien que complice passif au départ, deviennent de mauvais perdant. Un fait a particulièrement  retenu notre attention : par un traitement mythopoétique de l’affaire, le quotidien l’Union fait entrer – comme dirait Lyotard- « le narratif dans le non-narratif  ; par amalgame de faits réels et possibles fait rentrer le vraisemblable comme catégorie véridictionnelle. Ce qui constitue une violation du principe « d’hétérogenéité des genres ».  Ensuite, il prononce un discours des fins commandé par la subordination des genres au genre historique : chronologie des relations et la fin de la coexistence pacifique des communautés à Lambaréné.  Son discours des évènements participe de la construction d’un métadiscours explicatif : l’ethnopolitique.

Comme pour dire, l’Union manque de voir dans les dissensus qu’engendre le masque galoa, le symptôme d’un mal être politique. Car, dérogeant à sa position d’analyste, il se fourvoie dans la thèse de l’affrontement tribal. Il consacre la thèse de l’anarchie institutionnelle. Ce qui, à l’instar de l’anthropologue, ne dit pas autre chose que Louis Perrois lorsqu’il dernier écrit :

 « les kota ignorent toute notion de propriété foncière et de solidarité civique et de la valorisation très grande de la liberté de circulation de groupe et de l’individu ».

 Par un ensemble d’énoncés l’Union, tel ce « héros du savoir » sur lequel ironise Jean-François Lyotard, « travaille à une bonne fin éthico-politique » en construisant un discours de la « justification » de l’ordre politique ancien et annexe ainsi le journalisme à la politique : « méta récit »,  genre émancipateur ou pacificateur et fondement du lien social. On le voit, en regardant la démission du Maire et les évènements qui font suite comme une anomalie dans l’ordre politique, il fait une rechute dans le discours colonial.

Tout se passe donc comme si l’institution politique n’avait d’autres missions que de réduire  au silence les actants de la scène publique. L’affaire du « masque galoa » l’indique sous plusieurs angles. Premièrement sur le plan de la dynamique sociale, on voit très bien que la politique en place ne laisse pas assez d’opportunité aux individualités de s’exprimer. Deuxième point, cela est d’autant plus déplorable que même ceux que l’on pense être le plus affranchi de ses pesanteurs sont les premières victimes. On assiste à une instrumentalisation de l’Etat. Dans le double sens indiqué : celui du fonctionnement institutionnel et de la pratique. Il nous semble que l’appareil de l’Etat pris dans la contradictoire de l’idéologie de pouvoir et de la gestion de l’autorité n’est pas parvenu à viabiliser le débat public. On voit une machine enrayée. Bien plus encore une machine dressée contre ce dont il n’a pas la maîtrise : ces systèmes qui permettent aux groupes sociaux traditionnels de s’autoréguler. Pire, l’Etat ne sert plus à l’émergence des meilleurs.

B-/« Les machines de guerre »

Depuis le XIXème siècle le triomphe du masque galoa au panthéon des arts nègres reste sans appel. De Dapper à Grébert sans oublier Griaule, Frobenius, Himmelber, Eckart von Sydow et bien d’autres, le plus légendaire des masques blancs de l’ogooué doit sa réputation au pouvoir mystique que les sociétés africaines accordent aux « dondos ». Comment le masque galoa se trouve-t-il dans la tourmente politique ? A coup sûr, il n’ y a pas de hasard. L’histoire témoigne en effet une crise inter-ethnique qui remonte au 17 Août 1972. Les lambarénéens se rappellent encore comme si l’affaire datait d’hier.

Victime de son succès, le masque galoa avait été l’objet de frictions entre les communautés Ngwèmyéné et fang à la suite d’une parade orchestrée en toute pompe par les amis du défunt Grand Camarade qui avait décidé de fêter l’Indépendance auprès de son Ami de tous les temps. La légende rapporte en effet que depuis la place qui abritait l’ancienne tribune officielle, le masque devait, au ras de l’onde de l’Ogooué apaisé par la baisse des eaux, exécuté un ensemble de voltiges. La population migovéenne tirait de ces prouesses, le prestige de faire partie des objets de fascination du Grand camarade, par les seules faveurs de son savoir ancestral. Mais seulement, au lieu d’une, il y eut plus d’une parade. La deuxième exécutée par un Okoukwè fang, n’eût pas autant d’éclat que la parade des galwas.

Jusque là, apprend-on encore, le masque avait été l’objet de rivalités sourdes entre les différentes communautés qui s’en réclamaient chacune dépositaire des pouvoirs réels. Voilà comment ce qui aurait pu être la source de fierté  des hommes et des femmes qui jusque-là avaient vécu sans se faire la guerre au nom d’un dieu, encore moins d’un grand ancêtre de clan et s’échangeaient des femmes et services, devint soudain un objet de haine; une source de conflit.

Cet intermède nous interpelle. De la « rivalité mimétique » qui voudrait que chaque communauté revendique pour son appropriation du masque galoa la meilleure possible, nous sommes arrivés à une culture de guerre de tous contre tous- « une machine de guerre » au sens où nous avons des groupes sociaux qui se constituent en marge des partis politiques, participent au jeu du pouvoir et entretiennent des rapports d’extériorité avec l’Etat. Faut-il aller jusqu’à retenir l’hypothèse de Clastres  pour qui ces groupent développent paradoxalement des systèmes de résistances internes contre la tentation d’un pouvoir central ?   Sans doute oui ! Car, il se peut que ces parades où l’on vient exhiber publiquement les prouesses du grand masque « Ezogha tata Mpolo » ne constituent pas des postures d’adoubement mais d’avantage, des expressions de délimitations de l’espace infranchissable d’un pouvoir concurrentiel. Le fleuve Ogooué doit bien constituer ce milieu symbolique où le pouvoir commun des hommes s’épuise.  Est-ce dont ce message que les parades Ngwèmyéné et fang adressent tour à tour aux illustrent invités. Il se pourrait bien que oui. Le grand masque « Ezogha tata  Mpolo» vient partager les espaces et fixer les limites des univers des hommes et des esprits.

C’est un poncif de revenir à cette idée que les sociétés traditionnelles n’ont pas vu d’un bon œil l’administration moderne instaurer son pouvoir sur ses plates bandes. Comme il serait trivial d’objectiver les aspects de cette rivalité dans les termes d’une lutte des classes ou d’un mouvement révolutionnaire. Ce qui importe vraisemblablement, c’est que les groupes acculés car une modernisation sans à venir, qui les contraint à obéir ou péril, soient capables de produire à l’intérieur d’eux mêmes des simulacres d’appareil où l’on mime l’autre sans pour autant s’y prendre. Ce qui, d’une part, prive l’Etat de la participation d’une composante essentielle de la société ; de l’autre, fait douter de la capacité réelle de travail de l’Etat.

A tout croire, le problème du cinquantenaire des Indépendances est double :

1°/ On sacrifie tout au politique : la compétence, les pratiques et les valeurs ;

2°/ L’appareil étatique n’a pas d’emprise réelle sur les populations.

Ce qui revient à dire que l’appareil administratif et les institutions politiques fonctionnent à vide.

 C-/«L’écriture de l’histoire »

 « La chronique du masque galoa » soulève à nouveau de frais la question de l’écriture de l’histoire dans le genre médiatique. Le Journalisme de l’Union soumet volontairement l’analyse de l’agitation autour de l’affaire à la reconstitution historique. Cela, sans prêter attention à la nature complexe des évènements. Avec Lyotard, nous soulignons que son discours des faits de sociétés procède de l’intrusion du narratif dans le non-narratif, du récit dans ce qui se montre et ne raconte pas. Plus précisément nous pointons l’ignorance du symbolique au profit du descriptif. Trois occurrences permettent d’objectiver le fait :

1°/ le mélange du constatif  au narratif ;

2°/ l’annexion du narratif à l’historique ;

3°/ « l’homologia » oui déploiement des arguments en vue du  consensus.

D’abord, le journaliste Jonas Moulenda regarde les scènes qui alimentent l’espace d’inscription de l’affaire comme  les morceaux d’un récit, les séquences d’une pièce en trois actes. Ensuite,  il recourt à un référent extérieur pour asseoir la caution scientifique de son propos. Et pour conclure, le quotidien l’Union tient un énoncé métadiscursif et normatif qui a prétention de réguler le dissensus.

Par conséquent, il se pose la question du régime de discursivité de l’énoncé médiatique.  Nous l’avons remarqué, il observe un détour socio-anthropologique qui n’en est pas un. Il est historique : fait rentrer l’affaire du « masque galoa »-une affaire de mœurs ou de pratiques- dans la légitimation d’une catégorie d’analyse politique : l’ethnopolitique. Le Journaliste viole ainsi « l’hétérogénéité des jeux de langage »en inscrivant l’explication des évènements autour de « l’affaire du masque galoa »  sur une description historique alors que les données relèvent du symbolique.

 L’analyse de « l’affaire du masque galoa » requiert une attention sur la prise en compte du symbolique par le discours médiatique. Une « philosophie du milieu » a permis de montrer que les scènes de guerres auxquels s’adonnent les groupes ethniques ne sont rien d’autre que les mascarades, parades et simulacres –« machines guerriers » qui servent à circonscrire l’espace, dans un mouvement de pensée que Deleuze signifie de « déterritorialisation » et de « reterritorialisations » ; mouvements infinis récusant toute relation de verticalité des composantes, acteurs… Aussi la « parade du cercueil » est à l’instar de la parade du 17 Août 1972, un simulacre d’épreuve de force dans laquelle on signifie à  l’allocutaire les limites de son pouvoir, par analogie aux limites de son espace. Dans l’espace de l’eau, le masque  galoa  triomphe de la rivalité. Et entre dans la catégorie de « rivalité » tout élément extérieur au milieu fût-il d’autorité.

La symbolique du fleuve ogooué, du milieu aquatique comme est plus qu’un espace topographique délimitant le territoire de l’autorité politique qui a pignon sur l’espace terrestre. Il est aussi, ainsi que le rend le peintre Georges M’bourou  avec sa toile « Croyance » un espace miroir-miroir des eaux-un univers de simulacres ; un médium, un écran de concaténations de l’être tout entier vibrant :

 « Au rythme

De la lumière et du temps

Le passé se fait présent

Les rêves plus clairs.

Dans un magnifique monde

De couleurs

Plongé dans les ténèbres

Visité de temps en temps

Par la lumière

Un monde d’illusions. »

 Faut-il aller jusqu’à emprunter le vocable deleuzien pour désigner le fleuve Ogooué comme un  « milieu » de « devenirs animaux », à  l’exemple de ces entités sacrées qui peuplent la mythologie du monde aquatique traditionnel ? Vraisemblablement oui vu qu’il s’agit d’un seuil d’agencement » des intensités tel le petit enfant dans la nuit, nuit noire, qui chante pour conjurer sa peur et se donner un point de « consistance ».

Il n’est pas possible de tenir la scientificité de l’affaire du masque galoa sur le mode d’énonciation narrative procédant d’une écriture de l’évènement tel qu’il serait arrivé, découpant le présent en séquence temporelle (avant-pendant-après) et instaurant une finalité politique au récit. Si une écriture du devenir (du masque galoa) est possible, elle ne l’est que dans le geste d’une « réécriture de la modernité». On y entend l’impossible reconstitution de l’histoire du masque galoa. « La chronique du masque galoa » que nous préconisons requiert des « micrologies », écriture procédant de « l’attention flottante » et de « l’association libre » : une écriture à même de donner à la pensée de l’évènement la latitude de toutes ses variations. Ce qui n’est pas sans faire écho à Paul Veyne pour qui l’historien doit penser la réalité historique non dans la généralité, mais dans sa singularité et son épaisseur existentielle.

Ci-dessous, Croyance (2002), tableau écran du peintre migovéen Georges M’bourou.

Affaire masque galoaVéritable items de l’art, le masque traditionnel est une thématique constante des peintres modernes gabonais. On pense au « Solitaire » de maître Minko mi Nze, « le Portrait de famille », le « Couple ou Impression » de Walker Onewin. Chez le premier, le graphisme ne libère pas encore la représentation du réalisme facial; chez le deuxième, ce réalisme facial devient une répétition iconique des traits, masses et volumes géométriquement travaillés se réclament du cubisme abstrait. Chez M’bourou, ce jeu de peinture-masque devient une allégorie des symboles traditionnelles.

 Conclusion

Il se pourrait que la « rocambolesque affaire du masque galoa » ne soit rien d’autre qu’une histoire des difficultés liées à l’écriture et aux savoirs des pratiques de ces objets. Plutôt qu’une histoire des incompréhensions, « la chronique du masque galoa » montre la construction idéologique des faits de société, du fait sociétal par une presse qui vient occuper le discours bien rodé de la littérature coloniale.

La presse veut reprendre les faits de société à l’aune d’une histoire politique qui a du mal à prendre en compte l’histoire endogène, les réalités des groupes. L’idée de « machine de guerre » permet d’objectiver les frictions communautaires comme des manœuvres de réappropriation de l’espace social.

 Communication

 Titre : « Chronique du masque Galoa : la construction médiatique de l’ethnopolitique ». Texte disponible chez l’Harmattan, Collection  Philosopher en Afrique, Paris 2013.

  Bibliographie

 Presse

  •  L’Union du 24 Novembre 2010.
  • L’Union du vendredi 31 Décembre 2010 au Dimanche 2 janvier 2011.
  • L’Union du Lundi 17 Janvier 2011.
  • Mbanja du 07 Janvier 2011
  • Démocratie 9ème Année, N° 47 du mercredi 12 Janvier 2010.
  • RFI du 05 Janvier 2011.

Ouvrages.

  •  Aristote, La poétique, Traduction, notes par Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot, Paris, Editions du Seuil, 1980.
  • Pierre Castres, La société contre l’Etat, Minuit, 1974.
  • Sandra Tomassi : Gilles Deleuze, Vincennes Cours du 24 mars 1981.
  • Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ? Paris : Editions de Minuit, Coll. Reprise, 1991/2005.
  • Gilles Deleuze, Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux. Capitalisme et Schizophrénie, Paris, Editions de Minuit, 1980.
  • Goethe, Ecrits sur l’Art, Flammarion, Paris, 1996.
  • Jean-François Lyotard, La condition postmoderne,  Paris, les Editions de Minuit,  1979.
  • Jean-François Lyotard, Le différend, Paris, les Editions de Minuit, 1983.
  • Jean-François Lyotard, l’Inhumain, Paris, Editions Galilée, 1998.
  • Georges M’bourou, M’bourou  Georges M’Bourou, Libreville, SGIT Imprimerie de Louis, (2002).
  • Louis Perrois, Patrimoine sud collection nord, Paris, ORSTOM, 1987.
  • Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire ?, Seuil, Paris, 1971.
  •  

Articles

  •  René Girard, « Quelques séances d’Interview avec Marie-Louise Martinez », In Les Cahiers de Beaumont n° 61/62, nov. Déc. 1993, Actes du colloque national du C.N.E.F.AS.E.S-Arts, Ecoles et langages-.
  • « P. Peissi, « Les masques blancs des tribus de l’ogoué », In Georges Balandier et jacques Howlett, l’Art nègre, Présence africaine, 1951.
  • T. Todorov, « poïétique et poétique chez Lessing », in Recherche poïétiques, tome premier, Paris, Klincsieck, 1974.

Articles en ligne

Jacques Bouveresse, in Persée « l’Actualité de Karl Krauss », Actes de la Recherche en Sciences sociales. Vol. 131-132, Mars 2000.  pp. 119-126.

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