La grève des bàttu” d’Aminata Sow Fall

Exploration des multiples dimensions du vécu corporel dans “La grève des bàttu” d’Aminata Sow Fall

La grève des bàttu" d’Aminata Sow FallRésumé : La mise en exergue des multiples dimensions du vécu corporel dans La grève des bàttu d’Aminata Sow Fall est une thématique bien présente dans cette œuvre car l’auteur fait coïncider la décision administrative de refouler les mendiants avec leur importance sociale. L’article est là pour nous dire que les mendiants sont une tare pour certains personnages mais bien une nécessité presque vitale pour d’autres qui doivent s’acquitter de leurs devoirs sociaux, traditionnels et religieux.

Mots clés : Haine, révolte, insalubrité, déguerpissement, débrouillardise, organisation interne, mendiant, agents publics, grève, poursuite, rancœur, solidarité, tradition africaine.

Abstract: Highlighting the multiple dimensions of body experience in Strike beaten Aminata Sow Fall is a good theme present in this work because the author coincide administrative decision to repress the beggars with their social importance. The article is here to tell us that beggars are a blight on some characters but almost a necessity for other vital that they should fulfill their social duties, traditional and religious.

Keyword: Hatred, rebellion, unsanitary, eviction, resourcefulness, internal organization, begging, public officials, strike, pursuit, resentment, solidarity, African tradition.

Introduction

Notre thème n’est pas tout à fait original en son genre car la mendicité et ses problèmes existent dans toutes les cités de la terre. On peut donc dire que « l’Exploration des multiples dimensions du vécu corporel dans La grève des bàttu d’Aminata Sow Fall » sera un travail qui nous permettra de faire ressortir la dimension symbolique des mendiants appelés « Battù », ainsi que leur importance capitale dans une cité africaine où l’on est obligé de pratiquer l’aumône. Aminata Sow Fall Nous voulons démontrer dans cet article que le corps des mendiants est un corps dynamique qui fait agir et réagir les personnages. La vie des mendiants, leur solidarité interne ainsi que leur façon de voir les choses sont telles que le narrateur est bien obligé de les acquitter dans l’inconscient collectif car, il ne peut y avoir devoir de solidarité sans ceux qui reçoivent les dons. Il y a donc forcément interaction entre les humains comme nous le confirme De Rosnay (J) dans L’homme symbiotique. La sociocritique est une grille de lecture qui nous permettra de mettre exergue tous les aspects conflictuels qui peuvent exister entre ceux qui sont contre la présence des gueux dans leur cité et ceux qui ont besoin de leur présence pour se réaliser entant qu’Africain, Musulman ou tout simplement comme humain. L’humanité (des mendiants) leur est refusée par les autorités plus enclines à penser aux subsides des touristes qu’à autres choses. Notre article vise donc à démontrer que l’auteur exploite la vie et la débrouillardise des mendiants pour faire passer son message à tous ceux qui pensent que seuls les nantis sont importants dans une communauté. Pour ce faire, nous verrons comment se fait la description de la haine ou du dégoût des gueux dans cette œuvre romanesque avant que l’organisation de la vie et de la débrouillardise mendiantes ne se mettent en scène dans ce roman à forte dose moraliste.

I-Description de la haine ou du dégoût des gueux.

L’auteur, dans la première partie de son œuvre, démontre combien de fois les mendiants ne sont plus la bienvenue dans leur propre ville et comment ils suscitent des sentiments ambivalents dans le cœur des administrateurs qui sont sensés les protéger et leur trouver le gît et le couvert comme c’est le cas ici :
« Kéba Dabo a bon espoir. Chaque fois que l’idée d’un échec probable traverse son esprit, il la chasse en secouant fébrilement la tête. Il faut faire disparaître ces gens-là. C’est devenu pour lui une obsession ; c’est avec une appréhension presque morbide qu’il circule dans la Ville ; la peur d’en rencontrer un le tenaille, de même que cette fameuse boule qui l’étreint du fond de sa gorge s’il a le malheur d’en trouver un sur son chemin » (A. Sow Fall 2006: 33).

La description de l’exploration des multiples dimensions du vécu corporel dans La grève des bàttu d’Aminata Sow Fall, est effective dans le roman qui nous intéresse dans la mesure où les mendiants sont des personnages indésirables dans cette cité fictive. Tout est mis en place par les autorités pour les refouler au loin avant que la vie des paisibles citoyens ne soit encore ternie par leurs simagrées et quémandages impressives. Les hommes au pouvoir voient maintenant d’un mauvais œil que la ville abrite autant de désœuvrés, de mendiants, de va-nu-pieds alors que cette cité est vouée au tourisme et à tout ce qui procède de cette activité. Pour les hautes autorités municipales et ministérielles, la chasse aux mouches passe nécessairement par la lutte contre la mendicité dans les allées et les carrefours de la ville comme on peut le lire dans ce passage :
« Ce MATIN encore le journal en a parlé ; ces mendiants, ces talibés, ces lépreux, ces diminués physiques, ces loques, constituent des encombrements humains. Il faut débarrasser la Ville de ces hommes -ombres d’hommes plutôt- déchets humains, qui vous assaillent et vous agressent partout et n’importe quand » (A. Sow Fall 2006: 11).

La lutte contre l’insalubrité est donc mise en valeur en s’attaquant prioritairement aux mendiants accusés d’être responsables de salir le monde urbain par leur comportement insalubre affiché. Le désir de repousser les odeurs nauséabondes et nauséeuses est quelque chose qui doit intégrer le refoulement des mendiants vers la périphérie de la capitale. Les gueux doivent donc s’adapter à cette haine tenace des autorités comme le démontre Delbono (P) dans Le corps de l’acteur ou la nécessité de trouver un autre langage. La décision d’annihiler l’étendu des ordures et des poubelles devient dans ce roman une conséquence certaine de la discrimination faite aux pauvres et à ceux qui demandent l’aide et l’aumône. L’auteure, par cette écriture, nous livre ainsi la vie des mendiants dans un pays imaginaire qui ressemble au Sénégal pour dire combien ces êtres souffrent des quolibets et des préjugés des hommes mieux lotis. Les dimensions corporelles sont mises à nue dans ce roman lorsque l’auteur met en valeur les comportements méchants et désobligeants de certains personnages envers ceux qui souffrent. La haine est mise en scène par la description réaliste du narrateur qui fait comprendre que le corps des mendiants appelés « Talibés » ou « bàttu » est un corps qui comporte plusieurs facettes et plusieurs significations ; selon que l’on est bien dans sa peau ou que l’on soit dépourvu de tout ce qui rend à un humain sa dignité. Le respect, la dignité, l’honneur sont bafoués et l’humanité niée parce que les dirigeants de la ville ne veulent plus avoir à faire aux mendiants qui pullulent dans tous les coins de la capitale. La grève des bàttu d’Aminata Sow Fall est un roman de l’errance des gens de la rue, de la débrouillardise, de l’incertitude parce que personne ou presque ne semble plus se soucier de l’infortune de ceux qui veulent qu’on pense aussi à eux. Effectivement, un passage nous dira :
« Ah ! Ces hommes, ces ombres d’hommes, ils sont tenaces et sont partout ! La Ville demande à être nettoyée de ces éléments. Kéba Dabo en est d’autant plus convaincu qu’une fois de plus il a eu du mal à avaler sa salive ; il a eu la malchance de se trouver ce vendredi dans le magasin d’un commerçant libanais, or tout le monde sait que le vendredi est jour d’embouteillage pour les mendiants » (A. Sow Fall 2006: 11-12).

La vie en ville, le monde moderne, le paysage urbain sont présentés comme fantasques et gargantuesques pour ceux qui sont maintenant pris pour des indésirables. De Baecque (A) ne dit pas autre chose dans son livre Le corps exposé car la description de la haine des autorités envers les mendiants devient telle que ceux qui vivaient des aumônes des gens de cœurs sont maintenant combattus, pourchassés, molestés, déportés par les rafles de police et des autres forces de l’ordre. Le mot est donné, les choses sont décidées, les autorités veulent en finir coûte que coûte avec la vision de la misère ambiante dans leur localité. D’où la chasse aux sorcières qu’elles livrent ouvertement aux mendiants :
« Kéba, la situation est de plus en plus préoccupante. Ces mendiants, ils nous […] enfin ils nous mènent la vie dure, voyons. Ne t’avais-je pas dit de faire quelque chose ? [(…) ]Je ne sais pas comment ils font pour revenir. Des rafles hebdomadaires sont organisées ; parfois on les jette à deux cent kilomètres d’ici, mais dès le lendemain on les retrouve à leurs points stratégiques. Cela commence à me dépasser vraiment, monsieur le directeur » (A. Sow Fall 2006: 13).

La grève des bàttu d’Aminata Sow Fall est donc un roman qui montre combien les humains peuvent devenir méchants lorsqu’ils ont une petite parcelle de pouvoir sur d’autres ; au point de ne plus savoir jusqu’où s’arrête leur rôle. On peut donc lire dans cette œuvre une véritable manifestation de la haine des uns sur les autres à cause de futures retombées économiques. La ville doit être débarrassée de tout ce qui peut nuire au bon fonctionnement de la vie urbaine. Les touristes, les dividendes, les devises sont la chose qui intéresse vraiment les autorités car l’amour du prochain et le devoir d’entraide ne sont plus de rigueur dans leur esprit. L’auteur fait donc en sorte que tout se passe comme veulent les autorités puisqu’il fait en sorte que les mendiants soient brimés et délocalisés manu militari pour laver la ville de leur présence. Tels que le présentent Cottegnies (L), Gheeraert (T) et Venet (G) dans leur livre La beauté et ses monstres, il n’est plus question d’entretenir des rebues de la société comme avant dans le coin ; c’est le mot d’ordre donné à tous ceux qui ont une parcelle de pouvoir. Il est donc question que tout soit mis en ordre dans les plus brefs délais pour que l’argent des touristes et les différentes ristournes pleuvent dans les poches des dirigeants de la cité comme cela est déjà prévu par les hommes cupides et sans scrupules. Pour avoir ce qu’ils souhaitent, pour obtenir les avantages qu’ils pensent avoir dans quelques temps, les pouvoirs publics pensent que mettre les mendiants hors d’état de nuire est la seule solution pour assainir la ville. La haine est donc dans les esprits des uns et des autres dans la mesure où le narrateur fait comprendre que les mendiants ne sont plus les bienvenus. Pour parler d’un des siens qui a eu un malheur en tentant de fuir ses poursuivants, un désœuvré dira :
« Je ne sais pas s’il est mort ou non, répond Salla. Il paraît le patron de « son » hôtel s’est plaint à la police et celle-ci a procédé à une rafle. En essayant de fuir, il s’est aveuglément engagé sur la chaussée au moment où une voiture arrivait à vive allure. Ah ces rafleurs, ils nous cassent les pieds. (…) Ndéysaan, ndéyssaan, Madiabel. Il ne devait pas courir, il ne le peut pas ! Xana daal atte yalla la ! Ce ne peut être qu’un coup du sort » (A. Sow Fall 2006: 28).

Les mendiants sont combattus et refoulés par les autorités qui les trouvent actuellement nuisibles pour l’image de leur ville. D’après elles, les pauvres qui pullulent dans tous les coins ne sont pas là pour aider à améliorer les choses tant qu’ils ennuieront ceux qui viennent consommer et visiter les lieux. C’est donc un manque à gagner qu’il faut rattraper en luttant férocement et efficacement contre la vie et le quotidien de ceux qui sont maintenant devenus des indésirables dans le coin. Ainsi que le pense Costantini Michel dans L’image du sujet, les choses sont telles que plus personne ne donne du crédit à l’ancienne vie des mendiants car ces derniers ne sont là que pour ternir les lieux par leurs simagrées et par leurs agressivité envers les honnêtes gens. L’auteure décrit donc les souffrances qu’endurent maintenant les gens de conditions misérables dans une ville qui était jadis un paradis pour eux en matière de dons et d’aumônes du peuple envers eux. Les autorités cupides sont là pour endiguer ce fléau pour mieux juguler le flux des populations qui vivent dans leur coin parce que l’assainissement du monde urbain passe par là. Elles font donc tout ce qui est en leur pouvoir pour que les gens de condition invraisemblable ne se sentent plus en sécurité et encore moins à l’aise pour développer leurs « affaires » ; c’est-à-dire vivre de leur mendicité. Tout le monde est refoulé vers des coins éloignés de la ville en espérant les éloigner le plus possible de la vue des visiteurs et des touristes fortunés. Pour les autorités, les gens qui font l’aumône sont devenus une véritable honte pour tous ; d’où l’importance de lutter férocement contre eux dans les plus brefs délais. La pitié, la mollesse, la douceur sont donc à proscrire car les mendiants ne comprendront jamais le langage de la propreté et du respect de la liberté des autres citoyens. En des termes forts évocateurs de la situation intenable qu’ils endurent tous, un personnage dira :
« -Comment ne pas courir quand, une seule fois dans sa vie, on a senti le feu de leurs lanières sur la peau ! Ah ! moi, dès que je les aperçois, je détale. Ils sont fous, ils frappent comme des fous, on dirait que dans leur rage ils oublient qu’on est des hommes. -Il y en a quand même de gentils, dit Salla Niang. Moi, ils ne m’ont jamais raflé ; ils ne m’ont jamais battue. Quand je les vois venir, j’arrange mon mouchoir de tête, je m’assieds plus confortablement sur mon banc, et je dis aux enfants de ne pas prendre peur et de ne pas courir » (A. Sow Fall 2006: 28).

On voit bien dans cette œuvre que l’auteure présente ceux qui font l’aumône comme des « choses », comme des ombres, comme une excentricité qui doit être consciemment combattue par tous les moyens. Même les droits humains et les libertés individuelles de tout un chacun sont bafoués afin d’en finir le plus tôt possible dans les parages. Tel que le met en exergue Chebel (M) dans La formation de l’identité politique, ce roman décrit donc un univers urbain pas comme les autres puisque dans la ville décrite, il n’y a plus de place pour tous ceux qui vivent du travail des autres et de leur générosité continuelle. Puisque le peuple n’a jamais pu se débarrasser des fainéants de tout acabit et des mendiants, les autorités compétentes et les forces de l’ordre ont décidé, de prendre ce problème à bras-le-corps. Le narrateur fait donc état d’un monde où l’état d’esprit des uns n’est plus le même qu’auparavant car l’impératif catégorique est de tout faire pour qu’il n’y ait plus jamais un mendiant dans les parages d’ici les mois à venir. On peut donc dire sans risque de se tromper que «l’Exploration des multiples dimensions du vécu corporel dans La grève des bàttu d’Aminata Sow Fall» passe par les misères faites aux mendiants qu’on juge sévèrement en les accusant de tous les maux de la terre pour des raisons mercantiles inavouées. Le corps des mendiants est ainsi vu et aperçu comme un corps insignifiant, fragile, frileux et indigne qui doit être caché de la vue des touristes et du paysage urbain afin de donner une belle image de la contrée. L’illusion de cette façade d’urbanité passe forcément par le déguerpissement des gens qui quémandent dans tous les coins afin que la ville ait un visage serein et paisible comme certaines villes en Occident. La volonté de montrer ce côté féérique est tellement grandiloquent que ceux qui sont chargés de nuire par tous les moyens aux mendiants font dans l’excès de zèle et la démesure totale. Plus rien ne leur est plus toléré et encore moins pardonné comme c’est le cas dans ce passage :

« VOICI, EN ROUGE, les principaux points stratégiques. Cette fois-ci, il faut tenir le coup, ne pas transiger, rafler sans arrêt. Plus de descentes hebdomadaires, mais quotidiennes. Oui, quotidiennes. Tous les moyens sont mis à notre disposition : effectifs, voitures, carburant. Il faut que ces gens-là dégagent de la circulation. (…) Ce sont les chefs des nouvelles brigades d’intervention qui viennent d’être mises sur pieds. -Circulez sans arrêt à travers la Ville, jusqu’à ce qu’elle soit parfaitement nettoyée. Le chef y tien. Il a reçu des instructions très fermes du ministre » (A. Sow Fall 2006: 31).

La grève des bàttu d’Aminata Sow Fall  nous fait donc comprendre à quoi renvoie cette œuvre urbaine puisque les personnages qui y sont décrits luttent les uns contre les autres. Il faut donc tenter d’exister, de survivre comme le démontre Sartre (J-P) dans L’Existentialisme est un humanisme. Les deux camps finissent pas se discriminer ; s’accusant mutuellement pour tenter de tirer la couverture de son côté. Le vécu corporel est quelque chose qui n’est plus au profit des mendiants dans la mesure où tous ceux qui sont pris dans l’engrenage des hommes politiques sont devenus des cibles visibles de l’expulsion de la ville. C’est comme si l’histoire était faite pour en vouloir à tous ceux qui vivaient de la main tendue et de la générosité des donateurs et des passants. L’histoire de ce roman nous met devant un fait accompli : on ne veut plus des mendiants dans la ville. Il faut donc tout faire pour les déguerpir des lieux où ils se réunissent tout le temps pour espérer avoir quelque subside des gens au grand cœur comme cela est décrit dans le roman. L’histoire nous présente une situation initiale qui vient à se compliquer à cause de ceux qui ont une nouvelle vision de la cité de demain : une cité débarrassée de tous les intrus et malfamés qui font sa honte et son déshonneur. Les responsables municipaux sont donc conscients du manque à gagner que la ville subit à cause de tous ceux qui la salissent par leurs odeurs, leur puanteur et leurs haillons indescriptibles. Cette image désolante et regrettable d’une ville envahie par les gueux est ce qui poussent les politiques à endiguer ce fléau. Il faut donc tout faire pour que les va-nu-pieds ne se sentent plus du tout en sécurité comme avant ; sinon les touristes risqueraient de ne plus fréquenter les hôtels, les piscines, les motels, les monuments avec comme conséquence une baisse de la fréquentation des lieux et des endroits féériques qui font encore la fierté du site. Un farouche partisan de cette décision dira :
-Tu te rends compte, continua celui-ci, leur présence nuit au prestige de notre pays ; c’est une plaie que l’on doit cacher, en tout cas, dans la Ville. Cette année le nombre de touristes a nettement baissé par rapport à l’année dernière, et il est presque certain que ces gens-là y sont pour quelque chose. On ne peut tout de même pas les laisser nous envahir, menacer l’hygiène publique et l’économie nationale ! » (A. Sow Fall 2006: 13).

Grâce à Robin (R) dans son livre Le golem de l’écriture de l’autofiction au Cybersoi, on peut dire que «l’Exploration des multiples dimensions du vécu corporel dans La grève des bàttu d’Aminata Sow Fall» nous permet de comprendre la désinvolture et la débandade dans lesquelles se trouvent tous ceux qu’on jette dans des camions pour les emmener à plusieurs kilomètres de là. Les autorités sont formelles, les consignes sont données, les ordres sont respectés et les mendiants appelés « Battù » n’ont plus d’autre choix que de fuir devant la détermination à leur rendre la vie très dure et pénible afin qu’ils n’aient plus leur pitance quotidienne. C’est donc une attaque en bonne et due forme à leurs besoins vitaux, à leurs besoins primaires car les responsables savent qu’en faisant cela, ils donneront un coup sec à leur trafic quotidien et à leur commerce avec les gens. L’auteure fait tout pour que les mendiants ne soient plus les bienvenus dans leur propre ville. Ainsi, il veut faire prendre conscience au lecteur que «l’homme est un loup pour l’homme» et que ses personnages mal lotis n’ont plus droit à rien comme c’est le cas ici :
« Essayons quand même. S’ils récidivent, qu’on leur administre une bonne correction avant de les embarquer pour Mbala ; à trois cents kilomètres d’ici, dans ce village où il n’y a pratiquement pas de moyens de locomotion, comment feront-ils pour revenir ? -Ils reviendront toujours ! -S’ils reviennent, qu’on les emprisonne ! Eh bien, oui, tout simplement ! » (A. Sow Fall 2006: 33).

Il faut dire que l’auteure ne va pas de main morte lorsqu’il donne la parole à certains dirigeants pour condamner le pullulement des gueux insalubres dans les coins du pays sans que rien ni personne ne vienne y mettre un terme. Tout est donc mis en ordre pour que les gueux ne soient plus dans de bonnes conditions afin qu’ils partent d’eux-mêmes sans qu’on soit obligé de les traquer comme c’est actuellement le cas. Depuis que la guerre totale est déclarée à tous ceux qui veulent encore vivre de la générosité des autres, plus personne chez les miséreux ne peut plus se sentir en harmonie avec son univers habituel. Les autorités n’acceptent plus que certains vivent allègrement sans jamais chercher à travailler de leurs propres mains. Pour le narrateur, la ville commence à ressembler à quelque chose car les autorités ont mis les bouchées doubles pour en finir avec ce qu’ils prennent maintenant pour un grave fléau. Le comportement considéré ténébreux des mendiants qui vont jusqu’à importuner et même agresser leurs donateurs n’est plus du tout acceptable par tous ceux qui souhaitent assainir cette partie du monde. Les mendiants sont donc obligés de fuir et de changer de comportement devant ce qu’ils considèrent comme une agression en bonne et due forme de la part des autorités municipales. Ils se réfugient donc dans l’évitement de tout contact avec tous ceux qui peuvent leur faire du mal en les molestant, en les embarquant, en leur faisant déguerpir de là où ils ont l’habitude de se faire aider par la population généreuse. Les soubresauts que rencontrent maintenant les gueux sont là pour leur faire comprendre que les autorités ne ménageront aucun effort pour les envoyer s’installer ailleurs loin des yeux et de la présence des visiteurs :
« -Cette fois, nous réussirons ! Nous les aurons ! Sagar lui répond : -Tu sais, Kéba, tu perds ton temps avec les mendiants. Ils sont là depuis nos arrière-arrière-grands-parents. Tu les as trouvés au monde, tu les y laisseras. Tu ne peux rien contre eux. Quelle idée d’ailleurs de vouloir les chasser ? Que t’ont-ils fait ? –Tu ne peux pas comprendre cela, Sagar…Ne ressens-tu rien lorsqu’ils t’abordent…non, ils ne t’abordent pas, ils t’envahissent, ils t’attaquent, ils te sautent dessus ! Voilà, ils te sautent dessus ! N’éprouves-tu rien lorsqu’ils te sautent dessus ? » (A. Sow Fall 2006: 34)

Comme Raimond (M) dans Éloge et critique de la Modernité, Aminata Sow Fall critique les mœurs de son temps car lisant son roman, on constate que «l’Exploration des multiples dimensions du vécu corporel» y est effective lorsque le narrateur présente les gens comme étant prêts à vivre sur le qui-vive pour s’affirmer dans un sens comme dans l’autre. Cette œuvre fictionnelle est donc faite pour dire le mal-vivre dans lequel sont dorénavant les populations nomades et sans domicile fixe à cause de ceux qui ont décrété leur deuxième mise à mort symbolique : l’expulsion des lieux. Donnons raison à Mendel (G) qui dit que La société n’est pas une famille (que dit-il dans cette œuvre, puis faire le rapport avec ce qui suit) car les hommes au pouvoir ont pris fait et cause pour le déguerpissement des gueux de leur ville dans la mesure où ils ne pensent plus qu’à la plus-value qu’ils pourraient obtenir grâce à ce geste majeur. On peut donc dire à juste titre que «l’Exploration des multiples dimensions du vécu corporel» dans La grève des bàttu d’Aminata Sow Fall est y perceptible car la narration va dans ce sens. Les personnages miséreux n’arrivent plus à subvenir à leurs besoins primaires tant que la police et la mairie resteront liguées contre leur main tendue aux passants. Les brimades, les molestations, les « déportations » se feront mais les mendiants sont déterminés à continuer à vivre de leur être en piteux état qui suscitent gentillesse, commisération, solidarité et entraide. Ceux qui leur donnent leurs pièces de monnaie sont là pour leur dire implicitement qu’ils ne doivent pas abandonner ce coin et encore moins la lutte. C’est presque de la jalousie de la part des autorités compétentes puisqu’ils n’arrivent pas, elles, à vivre sans travailler comme les mendiants le font. C’est en tout cas de cette façon que ressentent les choses ceux qui sont actuellement pourchassés par la police et toutes les autres forces de l’ordre dans cette ville fictive comme c’est prémédité dans cette phrase :

« -Cette fois-ci, ce n’est pas pareil ; il faut les traquer partout où ils sont. Ils croient nous avoir à l’usure ; s’il faut sévir, nous sévirons. C’est un problème grave, voyez-vous. On ne peut plus circuler librement, ils nous attaquent de partout. Voilà comment nous allons procéder dorénavant : relevons systématiquement l’identité de tous ceux qui auront été raflés -évidemment, il faut établir un fichier. S’ils en sont à leur première rafle, essayons de les raisonner, montrons-leur ce que ça de dérangeant de s’exposer dans les rues et de montrer ses infirmités pour en tirer profit. Faisons-leur savoir que la mendicité les déshonorent…» (A. Sow Fall 2006: 31).

Les sens des VIP doivent donc être protégés par les autorités afin que la ville soit un havre de paix, de tranquillité, de quiétude et de repos pour ceux qui en ont grandement besoin après une année folle et exténuante. Les sensations visuelle, olfactive et tactile des riverains, des visiteurs et des touristes ne doivent plus être malencontreusement sollicitées par les images sordides que donnent les mendiants lorsqu’ils viennent à s’acharner contre un homme, une femme qui, tranquillement, passait son chemin. Comme le démontre Ollier (M-L) dans son livre La forme du sens, ce roman est ambivalent, paradoxale et va à contre sens. En effet, l’auteure fait en sorte que les personnages bien lotis en veuillent à ceux qui le sont moins alors que c’est bien le contraire qui devrait se faire puisque les riches vivent et s’enrichissent sur le dos des pauvres. L’histoire, dans la première partie du livre fait la part belle aux décideurs politiques parce que ce sont eux qui ont presque le droit de vie et de mort sur les pauvres âmes installées dans les endroits stratégiques du pays. Les riches veulent ne plus avoir à faire à tous ceux qui polluent leur paysage urbain avec des manières désinvoltes et des comportements désobligeants et inadéquats envers tous ceux qui ont le malheur de rencontrer les gueux sur leur passage. La ville se doit dorénavant d’être propre et prospère pour que les malfamés aillent vivre dans des endroits où ils sont moins visibles comme c’est présenté dans ce passage :
« Sa secrétaire, très belle Sagar Diouf, avec qui il est quelque peu familier, lui a dit de ne pas se donner tant de peine à cause d’une simple histoire de mendiants. Elle en a assez de l’entendre parler sans arrêt de « ces gens-là qui empestent l’odeur de la Ville ». C’est devenu son unique sujet de conversation. Toutes ces lettres tapées à vous engourdir les doigts, ces convocations expédiées, ces messages envoyés, tout cela rien que pour des mendiants ! C’est de la folie, enfin » (A. Sow Fall 2006: 33-34).

Comme l’espère Mann (H) dans L’écrivain dans son temps, La grève des bàttu, démontre qu’Aminata Sow Fall maîtrise les réalités actuelles de sa cité dans la mesure où son roman est la manifestation de la mauvaise foi des dirigeants envers les mendiants. En effet, si ceux-là avaient bien géré la chose publique, jamais les pourchassés n’auraient vécu dans des conditions aussi sordides et pénibles sous le froid et le soleil tropical accablant. Pour des raisons honteusement pécuniaires, la haine est donc visible dans les cœurs, les paroles et le comportement des personnages en charge de la cité lesquels veulent éradiquer ce qu’ils appellent eux-mêmes le fléau des mendiants. Malgré cela, les pauvres aussi ont décidé de faire dans l’incivilité et la désobéissance publiques en devenant encore plus visibles à leurs endroits habituels avant de déguerpir à la vue des policiers et autres agents de la force publique venus les embarquer pour les emmener sur un site très éloigné de la grande ville. Les hommes politiques sont donc décidés à faire de leur mieux pour que la ville ne soit plus un endroit envahie et investie par ceux qui sont devenus des indésirables. En brimant ainsi les gueux et les pauvres, on dirait que le narrateur veut faire passer un message ; car les choses sont telles qu’il les décrits dans un vocabulaire dépréciatif évident. Dans la conception de Pavel (T) dans La pensée du roman, l’histoire est là pour nous faire comprendre comment vivent déjà ceux qui étaient jadis bien intégrés à la communauté. Les mendiants étaient acceptés, tolérés et même encouragés à garder leur poste grâce aux divers dons dont ils étaient les bénéficiaires. La générosité des donateurs, elle aussi, est devenue incommode pour les dirigeants de la ville car c’est bien elle qui, subrepticement, continue à alimenter l’espoir dans le cœur des hommes, des femmes et des enfants qu’on veut déplacer de gré ou de force. Dans cette œuvre fictionnelle, le monde urbain ne veut plus de mendiants dans ses murs ; c’est en tout cas la décision expresse de tous ceux qui mettent les moyens colossaux en œuvre pour y parvenir dans de brefs délais. Le site devant recevoir ceux qui sont devenus de véritables indésirables et déjà choisi par les autorités afin que, manu militari, les mendiants soient soustraits de la communauté urbaine car,
« Aux carrefours, c’est à souhaiter que les feux ne soit jamais rouge ! Mais une fois que l’on a franchi l’obstacle du feu on doit vaincre une nouvelle barrière pour se rendre à l’hôpital, forcer un barrage pour pouvoir aller travailler dans son bureau, se débattre afin de sortir de la banque, faire mille et un détours pour les éviter dans les marchés, enfin payer une rançon pour pénétrer dans la maison de Dieu » (A. Sow Fall 2006: 11).

Le mal est donc fait, le vin est tiré ; il faut le boire jusqu’au bout. Un désamour naissant existe donc maintenant entre les mendiants et tous ceux qui veulent les envoyer vivre ailleurs. L’auteure fait montre de dextérité en faisant en sorte que les mendiants prennent conscience de leur nouvelle situation sociale d’intrus dans leur propre pays. Comme dit l’adage, on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs ; on ne peut pas assainir une cité sans au préalable pourchasser ceux qui l’enlaidissent outrancièrement. On peut donc dire que «l’Exploration des multiples dimensions du vécu corporel » dans La grève des bàttu d’Aminata Sow Fall est d’abord mise en scène par la manifestation de la haine et de la violence que subissent les mendiants dans cette ville fictive. On pourrait aussi dire que cela est mis en évidence par la description du physique des gueux qui pullulent dans les rues ainsi que par leur vie quotidienne précaire :
« En regardant sa chemise réduite en lambeaux et l’espèce de culotte d’un blanc douteux que laissent entrevoir les larges fentes de ce qui n’est plus un pantalon, mais un ensemble de chiffons flottants réunis autour d’un semblant de ceinture, en observant le malheur de Nguirane, Salla Niang est arrivée à la conclusion que « y a des souffrances qu’on ne doit qu’on ne doit pas infliger à un être humain » (A. Sow Fall 2006: 47-48).

L’histoire montre bien qu’on veut les éloigner de la grande ville parce qu’ils gênent ostensiblement la vie touristique et économique de la contrée. Alors qu’ils ont tout à y gagner en restant à leur place. Les hommes politiques leur ont trouvé un site loin de là pour les empêcher de revenir en ville. Telle qu’en parlent Pessin (A) et Terrone (P) dans Littérature et Anarchie, c’est d’une véritable anarchie comportementale dont il s’agit car tout est donc mis en œuvre pour que les gueux et les mendiants sortent totalement du quotidien des honnêtes gens qui vont et viennent pour aller gagner leur salaire par un travail honnête et rentable. Ce roman prouve que les personnages en fonction n’aiment pas les miséreux alors qu’ils sont bien les artisans de cette situation précaire des populations des quartiers populaires. Le phénomène des mendiants est presque une véritable institution dans l’ouest du contient africain ; voilà pourquoi on peut dire que cette ville fictive ressemble, à n’en point douter, à Dakar où les mendiants défraient souvent la chronique dans les médias. Dans cette œuvre, l’auteure nous montre comment le mercantilisme, l’esprit de Lucre peut emmener des citoyens à changer d’attitude et de comportement envers ceux qui souffrent. La haine affichée des mendiants de la part des autorités municipales n’est basée que sur l’espoir d’avoir des subsides encore plus prometteurs lorsque la ville se sera débarrassée de tous ceux qui la polluent aussi bien sur le plan, visuel, tactile qu’olfactif.  Plus jamais, semble-t-il nous dire, les mendiants ne seront plus assistés convenablement dans l’espace urbain tant qu’ils commettront des actes aux aspects agressifs comme le pensent les agents des forces de l’ordre. On peut aussi penser que la description de l’état d’esprit des poursuivants des gueux ne laisse augurer de rien meilleur puisque tous sont unanimes pour dire que ceux-là sont responsables de l’insalubrité de la ville toute entière. D’où la description péjorative qu’en fait le narrateur pour nous faire comprendre que leur situation n’est pas prête de s’arranger :
« -Ecoutez, messieurs, je pense que nous nous perdons en discussions inutiles. Moi, je suis persuadé qu’avec les rafles quotidiennes, l’appel à la raison et à la dignité, la correction administrée à Mbada, nous arriverons à les faire disparaître. Ces gens-là ne sont quand même pas des brutes, ils sont des hommes, tout de même ! » (A. Sow Fall 2006: 33).

L’auteure fait donc peser la faute de la propagation des mauvaises odeurs et des différentes bestioles sur les mendiants pour bien montrer que les hommes au pouvoir cherchent toujours des boucs émissaires dans leurs propre gestion de la cité africaine comme celle qui nous préoccupe actuellement. Comme nous le fait savoir Poiron (D) dans Ecriture poétique et Composition romanesque, on peut donc dire à juste titre qu’une forme de description manifeste de la haine est bien visible dans cette exploration des multiples dimensions du vécu corporel. Effectivement, depuis l’incipit de l’œuvre, l’auteure décrit un univers qui n’est plus du tout propice à la vie des gueux et à leur recherche du pain quotidien puisque tout est mis en œuvre pour les débouter, les refouler, les ennuyer dans leurs pérégrinations sous le soleil accablant. Les victimes et les coupables sont déjà choisis et désignés car il faut bien faire quelque chose pour justifier l’état lamentable dans lequel se retrouve le périmètre urbain comme dans ce passage du désamour fort éloquent entre les accusateurs et les accusés :
« Kéba ne dit pas à Mour Ndiaye ce qu’il ressentait chaque fois qu’un mendiant lui tendait la main ; il ne fit pas part de la boule qui l’étranglait presque lorsque des mains malpropres pénétraient jusque dans sa voiture, dès qu’il commettait la maladresse de baisser sa vitre, ni du remords qu’il éprouvait de se conformer au principe qu’il s’était fait de refuser l’aumône aux mendiants, non par méchanceté ou par égoïsme, mais parce qu’il était choqué de voir des êtres humains -si pauvres fussent-ils- porter atteinte à leur dignité en quémandant d’une manière si honteuse et effrontée » (A. Sow Fall 2006: 12).

En effet, pour atteindre son but, le narrateur rend désinvoltes ceux chez qui les mendiants sont sensés susciter la pitié, le remords, la solidarité et l’amabilité : les hommes politiques. Le narrateur et l’auteure se sont ainsi associés pour nuire vraiment à la quiétude ancienne des mendiants afin de les faire réagir et s’adapter à leur nouvelle situation très peu enviable.

II-De l’organisation de la vie et de la débrouillardise mendiantes
Dans cette deuxième partie, le roman La grève des bàttu d’Aminata Sow Fall met aussi en scène l’Exploration des multiples dimensions du vécu corporel en nous décrivant comment les gueux ou mendiants font tout pour survivre à leur condition précaire et peu enviable. Ils semblent se rendre compte que leur survie aux épreuves et à la précarité passe nécessairement par leur organisation totale mais aussi par une certaine discipline qui les poussera à parer au plus pressé. Les mendiants dans notre ouvrage semblent bien au fait de la situation puisqu’ils arrivent toujours à déjouer les pièges de ceux qui veulent les envoyer paître au loin. Comme le suggère Maingueneau (D) dans Le discours littéraire, l’auteure nous décrit des personnages qui savent exactement ce qu’ils ont à faire de leur journée malgré les mauvaises langues et les quolibets dont ils sont victimes. Ainsi, nous constatons effectivement que la mise en scène de la vie et de la débrouillardise des mendiants est vraiment ce qui offusque les autorités en place qui ne savent plus à quel saint se vouer. A leur corps défendant, les mendiants savent ce qu’il faut faire pour éviter ceux qui leur en veulent actuellement même s’ils sont souvent victimes de rafles, de molestation, de brimade, de poursuite de la part des agents de la municipalité comme le prouve ce paragraphe :
« TOUS LES MENDIANTS de la ville sont réunis dans la cour de Salla Niang pour participer à la tontine quotidienne : chacun s’acquitte d’une mise de cent francs et la totalité de la somme est recueillie -cinq mille francs- est versée tour à tour à l’un des membres ; ceux-ci ont la possibilité de miser deux ou trois fois et de « gagner » autant de fois. Salla Niang est caissière intransigeante, supervise les opérations. C’est une femme qui a du cran ; elle sait rappeler à l’ordre les récalcitrants qui prétendent parfois que le produit de la mendicité du jour n’a pas atteint les cent francs » (A. Sow Fall 2006: 23).
Dans la lignée de Léonard (M) qui nous montre dans Le dit et sa technique littérairecomment la narration évolue dans une œuvre, Aminata Sow Fall nous présente des hommes, des femmes et des enfants qui se mettent ensemble pour s’entraider à construire leur vie. On peut voir aussi qu’ils s’informent, s’encouragent pour venir à bout des manigances des autorités qui ne veulent plus les voir et encore moins les recevoir dans leur ville. Les gueux sont obligés de développer des stratagèmes pour tenter d’échapper à tout ce qui a été programmé et planifié contre leur sort. Telles des bêtes de somme devant un prédateur, la vie des gueux est dont une vie qui fait appel aussi bien à l’intrépidité qu’à la débrouillardise. Ils ne souhaitent pas être déportés dans un autre endroit du pays alors que c’est bien dans cette ville qu’ils trouvent leur pain quotidien tel que c’est dit ici :
« Les jumeaux sont devenus grands ; maintenant elle se contente de s’asseoir un peu à l’écart, devant « son » hôpital, et d’envoyer ses enfants traquer les visiteurs et les malades, tout en les surveillant pour intervenir au cas où des concurrents, ayant la supériorité de l’âge, essayaient de les dépouiller sans vergogne.  Souvent, ce sont des nouveaux venus qui se livrent à ce jeu déshonorant, car les habitués de la place respectent la loi du milieu et, même si la bousculade est dure et que les mains se heurtent devant le nez du donneur qui pour se dégager la voie jette au hasard quelques pièces, chacun ne prend que ce qui lui est tombé dans la paume » (A. Sow Fall 2006: 26).
La grève des bàttu d’Aminata Sow Fall nous permet de constater une certaine prise de conscience de leur nouveau statut de personnages indésirables avec lequel ils doivent maintenant composer pour rester sur place et ne pas être refoulés loin des donateurs. A cause de leur ténacité, le narrateur nous décrit l’impact psychologique lamentable dans lequel se trouvent les autorités. Une loi non écrite et un arrêté ministériel viennent donc sceller le désamour entre les agents publics et les mendiants alors que ces deux groupes jadis ne « s’entremêlaient jamais les pinceaux » comme le dit l’expression populaire. Etant de l’Afrique occidentale il est susceptible de voir dans le texte la présence du vécu de l’auteure dans son œuvre comme le signale Couturier (M), La figure de l’auteur. C’est donc maintenant à une ambiante délétère qu’on assiste dans cette œuvre puisque les agents de la force publique ont l’obligation intempestive de faire fuir tous les gueux qui nuisent à beauté de la cité alors que ces derniers pensent qu’ils sont bien à leur place à leurs endroits stratégiques. La vie des mendiants, leur corps et tout ce qu’ils représentent deviennent répugnants pour ceux qui veulent leur départ des endroits de la ville. Les multiples dimensions du vécu corporel dans La grève des bàttu passent donc nécessairement par la mise en scène de la guerre ouverte entre les agents de l’état et les mendiants qui deviennent des personnages à renvoyer aux confins de l’Afrique profonde ; loin des touristes et de leurs devises étrangères. Il faut dire que s’il y a une mésentente entre ces deux groupes de personnes, c’est effectivement pour les mêmes raisons car les deux camps veulent profiter de l’arrivée des touristes et autres visiteurs pour obtenir des sous et des subsides conséquents. Les autorités visent les dépenses des étrangers pour relancer l’économie locale lorsque les mendiants espèrent tirer leur repas journalier de la menue monnaie des donateurs harcelés. Le narrateur présente donc deux groupes de personnes qui s’organisent pour se nuire mutuellement à cause de l’argent à gagner puisque personne ne veut allègrement céder la place à l’autre. La ville et tout ce qu’elle renferme, semblent dire les pauvres et les gueux, est à tous. Il n’est donc pas question que les autorités les envoient vivre ailleurs sous le fallacieux prétexte qu’ils sont les seuls responsables de l’insalubrité manifeste des endroits à préserver à tout prix. Ce passage démontre leur détermination lorsqu’on lit :
« C’est trop, c’est trop, reprend Nguirane Sarr. Puisqu’ils veulent la guerre, faisons-leur la guerre. -Non, Nguirane, répond Gorgui Diop. Ne parle pas ainsi. Quand on mendie, il faut apprendre à être patient, à supporter beaucoup de choses. Celui qui a besoin du bien d’autrui doit satisfaire jusqu’à ses caprices. D’ailleurs, Nguirane ceux qui nous donnent, ce ne sont pas ceux qui nous frappent » (A. Sow Fall 2006: 45).
Les mendiants pensent qu’ils sont devenus les boucs émissaires d’une petite frange de la population alors que les dirigeants condamnent l’obstination et la mauvaise foi des quémandeurs de pièces et autres biens matériels. Chaque camp s’organise donc en conséquence pour lutter efficacement contre l’autre même si l’auteure démontre que les gueux sont souvent les seules victimes de molestation, d’embarquement forcé à des lieux inconnus d’eux et de brimades physiques. Les malfamés pensent donc qu’il y a un certain excès de zèle et une violation de la dignité humaine de la part des dirigeants de la ville parce qu’on les déshumanise alors qu’ils sont aussi des humains qui méritent respect et considération. Les autorités compétentes, quant à elles, pensent que les gueux ne veulent pas de l’évolution de la cité puisqu’ils font tout leur possible pour nuire, par leur présence, à la quiétude, à l’ambiance paisible des citoyens, à l’essor du tourisme et aux bonnes affaires. Comme en parle Deguy (M) dans son ouvrage La raison poétique, la débrouillardise mendiante est donc mise en scène par la description de leur vie sous le soleil des tropiques et par l’expression de leur révolte contre ceux qui veulent les faire partir de leurs différents coins préférés. Mais leur détermination fera dire à un responsable administratif qu’
« ILS COMMENCENT à nous rendre l’existence impossible. Parce qu’on est des mendiants, ils croient qu’on n’est pas des hommes faits comme eux ! C’est Nguirane Sarr qui parle. Il en a assez des tracasseries. Il a l’impression que « ces fous-là » s’acharnent particulièrement contre lui. Pourtant il croyait qu’il avait gagné leur estime et même leur amitié. Il n’avait jamais été inquiété. Pourquoi lui en veulent-ils, lui qui se contente de rester à « son » feu, de ne jamais aller à l’assaut des voitures, sachant qu’il a affaire à des patrons qui n’aiment pas être dérangés et qui de toute façon donneront la charité pour leur propre intérêt ? Et voilà qu’ils ne réfléchissent même plus, ces « fous-là ». Ils ne distinguent plus personne » (A. Sow Fall 2006: 43).
Le roman montre bien que c’est grâce à leur main tendue qu’ils arrivent à avoir ce dont ils ont besoin sans qu’ils n’aient à chercher un travail pénible, dur et rémunéré. Beaucoup d’entre-eux s’organisent pour recevoir une petite manne afin que le récipiendaire du jour en fasse quelque chose de palpable. L’auteure nous présente donc des personnages qui ont une petite vie économique souterraine puisqu’ils arrivent eux aussi à maîtriser les arcanes des principes économiques et monétaires indispensables à leur survie. Tel que l’affirme Del Lungo (A) dans L’incipit romanesque, on peut même dire que l’organisation des mendiants qui exaspèrent les autorités en place est là pour témoigner du fait qu’on peut arriver à tout lorsqu’on le veut vraiment. Le lecteur pourrait se demander comment les mendiants font pour s’organiser alors que ceux qui ont en charge l’Afrique toute entière n’arrivent toujours pas à le faire dans de bonnes conditions. Par leur organisation interne et par leur réaction face aux aspérités de l’existence, les gueux prouvent aux lecteurs qu’ils ne sont pas forcément moins bien lotis que les dirigeants du continent qui ont emmené tout le monde à la dérive. Les gueux sont donc entrain de donner une leçon de bonne gestion aux dirigeants car, ceux-ci sont responsables de leur situation et de la précarité du plus grand nombre. On peut donc dire qu’on assiste à un véritable dialogue de sourds dans cette œuvre d’Aminata Sow Fall car les pauvres comme les dirigeants campent sur leur position sans vouloir peser le pour et le contre du camp d’en face. Il y a quelque chose de conflictuel dans cette histoire qui nous est racontée car La grève des bàttu suscite des comportements nouveaux de part et d’autre que la ville ne connaissait pas auparavant. Une certaine organisation devient effective dans les deux camps puisqu’il faut vivre avec les réalités de son milieu comme nous le prouve cette ivresse verbale d’un responsable administratif. Il explique alors parlant des gueux :
« Ils ne comprennent pas -qui le leur dirait d’ailleurs ?- qu’ils constituent une plaie qu’il est nécessaire de cacher. Ils se sont toujours considérés comme des citoyens à part entière, qui exercent un métier comme tout un autre, et à ce titre ils n’ont jamais cherché à définir d’une manière particulière les liens qui les unissent à la société. Pour eux le contrat qui lie chaque individu à la société se résume en ceci : donner et recevoir. Eh bien, eux, ne donnent-ils pas leur bénédiction de pauvres, leurs prières et leurs vœux ? » (A. Sow Fall 2006: 44-45).
Puisque les pauvres se sont déjà accommodés à l’incompétente des décideurs, il serait bien pour ceux-là que les dirigeants respectent aussi leurs manières et leur façon de voir les choses. Les mendiants n’acceptent pas qu’on s’immisce dans leurs affaires alors que celles des dirigeants restent secrètes et obscures pour le plus grand nombre. Le roman montre que seuls les mendiants acceptent la condition misérable qu’on leur a faite mais que les dirigeants ne veulent pas encaisser le fait qu’eux aussi en demandant l’aumône dans tous les recoins de la ville, que eux aussi ont des droits aussi. On peut donc dire sans risque de se tromper que les multiples dimensions du vécu corporel dans La grève des bàttu passe par la débrouillardise des uns pour lutter contre la mauvaise fortune mais également par l’obstination des autres à assainir la ville et à la rendre propre et prospère. Duchet (C) dans Lectures sociocritiques nous permet de comprendre pourquoi les personnages en rivalité se font la guerre afin que les choses restent en l’état pour les mendiants mais pas pour les autorités friands de l’argent des touristes et soucieux de leur confort. On voit bien qu’Aminata Sow Fall dans son œuvre a voulu planter ce décor afin de faire passer le message selon lequel les pauvres aussi peuvent vivre dans une cité urbaine ; même si toutes les conditions semblent être contre eux tel que c’est le cas ici :
« -Ils m’ont battu, aujourd’hui. Ils ont déchiré mes habits, ils ont confisqué ma canne et ils ont cassé mes lunettes. C’est trop, c’est trop. Est-ce qu’on traite ainsi un être humain ? Nguirane est exténué. Une balafre sanglante surplombe son œil droit et se prolonge jusqu’à son oreille. -Ils sont mauvais ! Quand la fureur de tabasser les possèdes, ils sont pires que des chiens enragés » (A. Sow Fall 2006: 44).
La vie des mendiants et leur façon personnelle de s’organiser est là pour justifier de cette certitude, car il faut avoir touché le fond pour espérer en sortir en se donnant les moyens de remonter à la surface.. Les passants et les citoyens ont l’obligation morale et religieuse de leur venir en aide comme le veut la tradition et le Coran, apaisant ainsi la conscience et l’âme humaine. Les hommes au pouvoir pensent à tord ou à raison que même l’atmosphère ambiante qu’ils trouvent subitement morose et délétère aujourd’hui est ce qui pousse les visiteurs à ne pas trop venir dans le coin avec leurs devises. Pour les hommes politiques qui attendent encore plus d’activités économiques florissantes, c’est bien à cause de mendiants, de leur ténacité à importuner les passants jusqu’à la démesure ainsi qu’à leurs simagrées que cela n’a pas encore vu le jour dans leur cité. Il fallait donc qu’ils s’organisent eux aussi pour en venir à bout ; quitte à employer les moyens extrêmes comme la délocalisation des gueux et de leurs haillons répugnants ainsi que de leurs odeurs nauséabondes. Même si les autres personnages sont encore perplexes en ce qui les concerne, les mendiants eux-mêmes, sont conscients de tout ce qu’ils doivent vivre et supporter pour s’en sortir. Parce qu’ils ont besoin d’aumône et non de la pitié des gens, le narrateur va montrer comment ils s’organisent pour se faire respecter de tout le monde ; même de ceux qui les ont refoulés de la ville et transplantés par cupidité à des centaines de kilomètres de là. L’organisation de la vie des mendiants est telle qu’ils sont les seuls à savoir vraiment comment ils font pour s’en sortir dans la vie quotidienne comme nous le montre le narrateur :
« Il est temps de se réveiller, les gars. Nguirane a raison. Ce n’est pas par amour pour nous que l’on nous donne. C’est vrai, cela. Organisons-nous ! Pour commencer, n’acceptons plus qu’on nous jette ces petites pièces blanches et légères qui ne peuvent même plus servir à l’achat d’un bonbon, d’un tout petit bonbon. Eh ! Petits talibés, vous entendez ! » (A. Sow Fall 2006: 48).
La débrouillardise des gueux ira jusqu’à leur révolte populaire contre tous ceux qui les banalisent soit en leur donnant une somme insignifiante soit en les traitant avec mépris. On peut donc dire que l’organisation de la vie des mendiants est quelque chose qu’ignorent totalement les hommes politiques en pensant que les quémandeurs sont aussi embrouillés qu’ils le laissent transparaître. Ainsi que nous le fait savoir Lukàs, (G) dans La théorie du roman, la fiction est donc le moyen qu’a trouvé Aminata Sow Fall pour rendre hommage aux mendiants qui ont, eux aussi, une importance capitale dans une cité qui se respecte. L’histoire nous dit bien qu’ils vont réagir aux attaques incessantes de l’administration en posant des actes aussi réfléchis que majeurs envers tout le monde. Ainsi qu’en parle Magris (C) dans Utopie et désenchantement, pour la première fois dans l’histoire africaine, on va assister à une grève de mendiant qui va tout aussi bouleverser la cité comme le soulèvement d’une organisation syndicale ordinaire. La grève des bàttu d’Aminata Sow Fall va donc jusqu’à la grève des mendiants qui sont les seuls à pouvoir bénir et à rendre grâce à tous ceux qui leur viennent en aide. Il se trouvera donc que les généreux donateurs n’auront plus de gens à qui faire leurs dons comme le souhaite la tradition africaine et la religion musulmane. Les autorités vont connaître une véritable levée de bouclier qui va les faire déchanter totalement dans leur combat contre la misère affichée comme nous le dit ce passage :

« Crachez sur leurs pièces d’un ou de deux francs ; crachez sur les trois morceaux de sucre, crachez sur leur poignés de riz. Vous avez entendu ? Montrons-leur que nous aussi, nous sommes des hommes ! Et surtout plus de vœux avant d’avoir reçu l’aumône bien grasse ! Les gars êtes-vous d’accord ? » (A. Sow Fall 2006: 48)

Sans avoir mesuré la gravité de leurs actes et de leur acharnement contre les gueux, la grève des mendiants va pousser les hommes politiques à revenir sur leur décision de les chasser du paysage urbain et de les pourchasser comme cela avait été bien mené depuis ces derniers temps. L’auteure vient donc de montrer que tous les êtres humains ont une valeur certaine dans leur communauté. Les mendiants qu’on chasse sont devenus la pierre angulaire indispensable pour la survie de la tradition généreuse des tropiques. Ainsi que la présente Masson (J-Y) dans Faust ou la mélancolie du savoir, La grève des bàttu est un roman qui met les gens devant leurs responsabilités parce que les politiques ne pensent jamais aux conséquences terribles de leurs actes inconsidérés envers une certaine partie de la communauté. C’est une histoire drôle et intéressante qui présente une interaction entre les différentes couches de la cité tropicale que narre Aminata Sow Fall pour faire comprendre certaines réalités ouest africaine à ses lecteurs. Les actes posés par les responsables politiques et par les agents publics viennent d’être mis à nue par le comportement intelligent des mendiants qui ont su réagir à leurs manigances par une organisation qui a totalement désemparé et bouleversé toute la communauté. A cette grève, l’auteure montre que toute personne, par son comportement, peut réagir efficacement contre ceux qui l’invectivent en l’accusant de tous les maux du monde. Le narrateur de cette œuvre nous prouve dans ce coup de théâtre que les politiques n’ont pas pensé à la réaction fulgurante des mendiants qui ne permettent plus aux honnêtes citoyens de donner l’aumône indispensable pour leur conscience et leur bonne fortune. Les personnages sont désemparés parce qu’ils n’arrivent plus à donner des présents et de la menue monnaie à ceux qui, jadis, leur tendaient la main pour les recevoir comme jadis lorsqu’on voyait encore que les mendiants avaient
« confiance en Salla. Ils la savent femme d’expérience. Elle a eu tout le loisir de se frotter contre le monde. Toute petite et orpheline, elle s’était vue dans l’obligation de voler très tôt de ses propres ailes. Son ancien métier de bonne à tout faire lui a appris à connaître les gens, à percer les secrets les plus intimes et à mesurer les manies des riches tout aussi bien que les aspirations des pauvres ; car elle a balayé des villas somptueuses à matelas moelleux autant que des masures sordides où, la nuit venue, on se disputait une paillasse éventrée avec des nuées de punaises. L’école de la vie, la meilleure école sans doute ! On voit tout, on s’aguerrit contre tout. Rien ne vous étonne plus, même pas les comportements les plus contradictoires d’un homme. (…) » (A. Sow Fall 2006: 49).
La dernière partie de l’œuvre est donc une victoire certaine des mendiants et des gueux parce que ces derniers ont fait preuve de dextérité, de sacrifice et de courage pour faire cette grève pacifiste. Cette désobéissance civile qui ne dit pas son nom est ce qui recommence à tourmenter les dirigeants politiques qui ne s’attendaient pas à une réaction pareille de ceux qu’ils renvoient dans un coin obscur du pays. On peut donc dire que La grève des bàttu dans l’œuvre d’Aminata Sow Fall est quelque chose de palpable dans la façon dont s’organise les mendiants pour combattre contre leurs agresseurs et pour revendiquer leur droits de citoyens à part entière. Eux aussi, par cette grève importante, viennent de prouver à la face du monde qu’ils ont aussi une importance capitale dans le développement de la cité africaine. L’histoire nous dira qu’
«Après le tirage, on passe à la vente des produits : riz, sucre, mil, biscuits, bougies, parfois quelques poulets. L’unique acheteur est Salla Niang, qui les paye trente pour cent moins cher et qui peut ainsi approvisionner la boutique attenante à la maison, gérée par son mari. Une véritable femme d’affaires, cette Salla Niang, ancienne bonne à tout faire qui a commencé à mendier le jour où elle a mis au monde des jumeaux.  Un jour, un de ses patrons l’a aidée à obtenir une parcelle assainie qu’elle a pu construire grâce au produit de sa mendicité » (A. Sow Fall 2006: 26).
Parce qu’ils permettent aux uns et aux autres de respecter les valeurs d’entraide et de solidarité chères dans notre communauté, les mendiants par leur grève viennent de faire comprendre à ceux qui les combattaient farouchement qu’ils ont une importance capitale dans la pratique de la religion et de la culture africaine. Paradoxalement, la solidarité africaine a donc été bafouée par ceux-là même qui refusaient de recevoir une aumône plus apte à les banaliser aux yeux du monde qu’à les valoriser car dira un personnage « Ce n’est pas par amour pour nous que l’on nous donne ». Nous constatons que l’avidité des mendiants à recevoir des dons et des présents de toute nature est ici mise en sourdine parce qu’il fallait que les concernés prouvent que c’est bien grâce à eux que la coutume et la religion sont respectées et pratiquées. Comme le montre l’auteure, il n’y a pas de solidarité africaine sans mendiants ; il n’y a pas de généreux donateurs sans des volontaires pour recevoir leurs dons de tous ordres. Ainsi, la première partie de l’œuvre présente l’organisation des gueux devant les attaques des dirigeants du pays et la deuxième partie présente leur adaptation à la situation. Luckàs (G) dans Littérature, Philosophie, Marxisme nous montrera l’importance des rapports humains dans l’agir des personnages car, ces derniers avaient besoin d’avoir la conscience tranquille en donnant quelque chose aux mendiants installés le long des rues. Ils avaient au moins cette occasion de paraître généreux aux yeux du monde et du Ciel, mais il n’y a plus personne de disponible pour tendre une main frêle et tremblante. C’est dans ce sens que Lahire (B) dans L’homme pluriel démontre que les humains peuvent changer selon les circonstances. Cette grève est donc un acte fort qui fera date dans cette cité parce que, de mémoire de personnages, personne n’avait encore entendu parler ou dire que des mendiants refusaient dorénavant de recevoir des dons. Les hommes au pouvoir ne savent plus à quel saint se vouer puisque les actes qu’ils posent contre les gueux sont destinés à être inefficaces dans le temps. On peut donc effectivement penser que les mendiants sont mieux structurés et organisés que leurs rivaux de l’administration. Ils reviennent toujours en ville tout en ayant trouvé la parade pour démontrer qu’ils sont aussi importants que les honnêtes gens qui se lèvent tôt pour un travail rémunéré. La débrouillardise est telle que les mendiants arrivent à revenir par leurs propres forces et moyens dans la ville dans laquelle on vient de les expulser au point de donner du fil à retordre aux dirigeants politiques. Les mendiants diront :
« -Comment nous organiser ? Des mendiants s’organiser ! Tu rêves ; Nguirane ! Tu es jeune ! Laissons-les tout simplement avec le bon Dieu. -Ecoutez, on peut bien s’organiser. Même ces fous, ces sans-cœur, ces brutes qui nous raflent et nous battent, ils donnent la charité. Ils ont besoin de donner la charité parce qu’ils ont besoin de nos prières ; les vœux de longue vie, de prospérité, de pèlerinage, ils aiment les entendre chaque matin pour chasser leurs cauchemars de la veille et pour entretenir l’espoir d’un lendemain meilleur. Vous croyez que les gens donnent par gentillesse ? Non, c’est par instinct de conservation. » (A. Sow Fall 2006: 46-47)
La grève des bàttu d’Aminata Sow Fall est un roman ambivalent dans son ensemble parce que ceux qu’on voulait chasser du périmètre urbain deviennent par la suite très important pour que survive la tradition africaine et la religion musulmane centrées sur l’entraide, la solidarité, le don et le partage avec ceux qui n’ont rien ou très peu. Une fois encore les mendiants viennent de gagner la bataille que leur ont livrée les dirigeants de la cité parce que ces derniers n’avaient pas pensé un seul instant que les quémandeurs attitrés pourraient refuser pour la première fois d’exercer leur métier millénaire. Le corps des mendiants vit plusieurs choses à la fois partant de la haine et du dégoût qu’il suscite auprès des responsables municipaux jusqu’à la grève de dons qu’ils organisent et réussissent à mettre sur pieds. Une débandade jamais perçue auparavant dans la ville vient de naître, parce que les habitudes sont toutes bousculées. Auparavant, on n’avait jamais encore vu des mendiants refuser de tendre la main et de prendre ce qu’on leur proposait par amour ou par orgueil comme c’est le cas ici :

« Tous les mendiants ont peur maintenant. Ils sont traqués sans arrêt. Plus de répit. Ils ont peur et ils souffrent dans la chair, mais ça ne les empêche pas de gagner chaque matin leurs points stratégiques ; ils y sont attirés comme par un aimant, avec comme seule arme l’espoir d’échapper aux flammes des lanières grâce à la vélocité de leurs jambes et en se cachant dans les maisons environnantes au passage des brigades. » (A. Sow Fall 2006: 44)
Les personnages devant donner une part de leurs revenus ne peuvent plus le faire par la faute de tous ceux qui ont pourchassé les gueux comme des bêtes de somme. Que vont devenir la religion musulmane et la tradition africaine si jamais les mendiants se refusaient toujours de prendre en compte le devoir de donner des autres personnages. L’auteure dans cette œuvre, met donc les responsables politiques devant le fait accompli, puisqu’ils doivent eux-mêmes respecter les traditions en donnant une partie de leurs avoirs à ceux qui en ont grandement besoin. Mais poussés dans leur dernier retranchement, tel que nous en parle De Palacio (J), dans Figures et formes de la décadence, les mendiants sont obligés de vivre contre nature en posant des actes qui peuvent nuire à leur équilibre et à leur santé physique : ils refusent de tendre la main parce qu’on les prend pour des sous-hommes en faisant cela. Ce geste majeur dénature et déstabilise la communauté africaine toute entière parce que ceux qui sont habitués à donner une aumône le vendredi devant la mosquée ou à un autre endroit ne peuvent plus le faire dans les normes. Par ce geste réfléchi et conscient, les mendiants viennent de démontrer leur perspicacité sociale puisqu’ils seront recherchés telle une pierre précieuse. La grève des bàttu d’Aminata Sow Fall est un roman social qui nous met devant nos responsabilités dans la mesure où, nous devons savoir que nos actes, aussi infimes qu’ils soient auront toujours des conséquences dans l’avenir. La tonalité humoristique et comique qui est décrite, prouve que les autorités deviennent désemparées parce qu’elles ne savaient pas que les honnêtes gens ont besoins de mendiants pour donner l’aumône comme le recommandent la religion et la tradition. Les hommes au pouvoir dans cette ville ont voulu lutter à leur corps défendant contre un phénomène millénaire. Donc, l’Exploration des multiples dimensions du vécu corporel dans La grève des bàttu d’Aminata Sow Fall, permet de mettre en valeur l’agir et les réactions des personnages devant ce qu’ils appellent pour les uns un fléau et pour les donateurs une aubaine de rendre service à la communauté moins bien lotie comme cela est dit ici :
« Le jour des obsèques, toute la confrérie l’avait accompagné à sa dernière demeure et avait ensuite réuni une somme assez substantielle, qu’elle avait envoyée à sa famille en guise d’assistance. -Nous ne sommes pas des chiens, poursuit Nguirane Sarr ! Est-ce que nous sommes des chiens ? (…)-Nous ne sommes pas des chiens ! Vous le savez bien, que nous ne sommes des chiens. Il faut qu’eux aussi ils en soient persuadés. Alors organisons-nous. » (A. Sow Fall 2006: 46).
Le narrateur prouve que les mendiants ont une certaine influence sur les mœurs ancestrales, religieuses et communautaires puisqu’ils permettent aux donateurs de faire du bien à autrui. En retour, ces derniers bénéficient de leur bénédiction afin d’attirer la bonne fortune vers eux. Nous sommes donc devant un cas patent d’influence indirecte puisque le roman nous dit bien que c’est par rapport aux décisions des mendiants que réagit la communauté toute entière en ce qui concerne l’aumône et les autres dons. Il faut dire que l’auteure, dans son roman, fustige l’autoritarisme des dirigeants politiques qui passent outre l’avis du plus grand nombre pour imposer leur vision des choses. On comprend dès lors que si le peuple avait été consulté sur la question des mendiants, il n’est pas très sûr qu’il allait valider le projet de les envoyer vivre à des centaines de kilomètres de là. Lioure (M) dans Les styles de l’esprit ne nous démentira pas puisque le peuple, contrairement aux dirigeants, réclame la présence effective des mendiants dans la deuxième partie du roman. On peut donc dire sans risque de se tromper que ce sont les politiques, pour des raisons qui sont les leur, qui ont décrété et décidé de faire évacuer tous les mendiants de cette cité tropicale qui ressemble à n’en point douter à la capitale sénégalaise. Une fois de plus, le public n’a pas été consulté pour savoir si la présence des gueux dans la cité l’importune ou pas. La cupidité et peut-être aussi l’amour de leur terroir vient de pousser les hommes politiques à poser des actes contre une frange de la population, alors que c’est aussi celle-là, qui leur permet d’accéder à leurs postes de responsabilité. Notre thématique s’est donc arc-bouté autour de l’Exploration des multiples dimensions du vécu corporel parce que nous avons compris que le roman La grève des bàttu d’Aminata Sow Fall, présente les choses d’une manière réaliste et pédagogique pour qu’on saisisse au final le sens qu’elle veut donner à cette fiction.

Conclusion

En définitive, nous venons de mettre en exergue l’Exploration des multiples dimensions du vécu corporel dans La grève des bàttu d’Aminata Sow Fall pour faire comprendre que tous les êtres humains sont importants dans une cité. C’est en tout cas ce que l’auteure a voulu faire comprendre en mettant en valeur la description de la haine ou du dégoût que suscitent des gueux, à ceux qui veulent les faire partir de la ville. L’auteure a démontré également que, pour des motifs économiques, les acteurs politiques prennent des décisions inhumaines qui peuvent devenir fratricides si l’on n’y fait pas attention. Cette étude conduit finalement le lecteur à comprendre comment les miséreux peuvent toujours atteindre une certaine organisation de la vie qui passera par une débrouillardise effective. Le corps des mendiants et un corps combatif, vivace, perspicace parce qu’il arrive à faire taire les gens qui les dénigrent en agissant comme il faut et au moment opportun et adéquat. Comme avec les Fables de La Fontaine, le roman La grève des bàttu d’Aminata Sow Fall est une œuvre à forte moralité car elle nous fait comprendre que toute personne sur terre peut avoir une importance particulière à un moment donné et selon les circonstances. La grève des mendiants a donc été l’occasion de comprendre que tout est relié dans la vie sociale, dans la mesure où, il n’y a pas de généreux donateurs sans ceux qui reçoivent leurs dons. Les mendiants sont donc très importants dans la vie de tous les jours car ils permettent au moins aux passants d’exprimer leur humanité et leur solidarité en répondant à leur main tendue. La grève des bàttu d’Aminata est un roman qui nous montre effectivement combien de fois les autorités peuvent poser des actes irréfléchis en choisissant d’assainir la ville en la débarrassant des mendiants et de tous ceux qui la polluent.

Bibliographie succincte

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