« Poétique funeste du corps et inscription des enjeux sociétaux dans L’intérieur de la nuit de Léonora Miano »

L’intérieur de la nuit de Léonora MianoRésumé : Ce travail est parti d’un constat : l’auteur met en scène la poétique du corps sous un jour des plus sombres dans la mesure où les personnages sont en proie à tous les maux naturels et intérieurs. Le corps est souffrant dans notre analyse parce qu’il est l’objet d’une chosification intensive de la part de ses détenteurs. Objet et sujet d’écriture, nous avons présenté notre analyse avec l’aide de la sociocritique goldmanienne pour faire valoir le corps et son impact dans l’agir des personnages ainsi que l’impact de l’environnement sur lui.

Abstract: This work started from the observation that the author depicts the poetics of the body in a different light from the darkest to the extent that the characters are prey to every evil and natural interior. The body is suffering in our analysis because it is the subject of intensive commodification from its holders. Object and subject of writing, we presented our analysis with the help of social goldmann’s criticism to assert the body and its impact in the act of the characters and the impact of environment on him.

Mots clés : corps, cinq sens, enjeux sociétaux, canicule, misère, exode, mœurs, sexe, société, souffrance, exploitation, besoins vitaux.

Introduction

Le corps est un élément mis en valeur par les écrivains africains -tel que Senghor dans Champs d’ombres- pour démontrer l’impact qu’il a dans l’agir des personnages qu’ils mettent en exergue. L’œuvre de Léonora Miano, L’intérieur de la nuit est un ouvrage littéraire qui démontre, à n’en point douter, l’impact du corps dans une société fictive ; laquelle ne laisse pas ses membres indifférents ; tant les choses semblent ne pas marcher du tout pour tout le monde. C’est de cette façon qu’Andrieu (B) dans son ouvrage La nouvelle philosophie du corps nous parle d’un corps qui change et qui peut être changeant selon les circonstances de l’existence. La poétique du corps est donc un paradigme précieux pour dire le sens et pour comprendre les us et coutumes de certaines communautés. Il faut effectivement prendre en compte la poétique de l’élément corporel pour espérer mettre en scène les différents sens qu’une œuvre comme celle qui nous intéresse peut déceler. La question qu’il est loisible de poser dans notre recherche est bien celle de savoir si vraiment la chair ou le corps peut nous permettre de comprendre les explications et les implications qu’en donne l’auteur dans son œuvre. Autrement dit, y-a-t-il vraiment interaction entre le corps et le milieu dans lequel il est présent ? L’hypothèse de départ qui semble évidente dans cette œuvre est qu’effectivement le corps et son milieu fictionnel qui nous occupent ont des rapports interagissant car les personnages semblent englués dans un monde où le bien-être est loin d’être effectif. Pour aller dans le même sens, Anozié (S) dans Sociologie du roman africain présente une nouvelle aire corporelle africaine qui a de nouvelles choses à faire valoir par rapport à l’ancienne. Cela dit, nous marcherons avec la lumière de la sociocritique goldmanienne pour comprendre que le milieu et le corps peuvent avoir des relations qui peuvent échapper à la plus perspicace des observations. Notre démarche de recherche ainsi mise en évidence, nous amènera donc à voir certains axes développés dans ce travail qui mettront en lumière d’une part la poétique funeste du corps ainsi que son impact dans l’inscription des enjeux sociétaux.

I-Poétique funeste du corps

Comme son nom l’indique, L’intérieur de la nuit, l’œuvre de Léonora Miano nous met directement en présence dès l’incipit d’un univers chaotique et d’une communauté africaine fictive qui n’est pas plaisant pour les personnages qu’elle met en scène. La mise en écriture du corps devient donc une façon qu’à L’intérieur de la nuit de guider le lecteur dans les méandres de l’existence rocambolesque des personnages comme pour vouloir démontrer que vivre sous les tropiques n’est pas donné à tout le monde. Andrieu (B), une fois de plus, dans Un corps à soi : critique du masochisme nous présente des gens qui aiment faire du mal ; qui aiment lorsque la douleur est mise en valeur dans les rapports humains parce que le monde évolue avec des frictions sans lesquelles rien ne peut aller de l’avant. Il semblerait donc, dans cette mise en scène ostentatoire du corps dans cette œuvre que l’auteure, femme d’Afrique noire au courant des vicissitudes de l’existence équatoriale, veut emmener les éventuels lecteurs vers une remise en question de la gestion des pays tropicaux avec le dérèglement climatique et les problèmes écologiques qui semblent ne pas épargner le continent noir. Le corps et le sexe sont donc inscrit dans l’agir des héros qu’elle décrit car le narrateur dira d’emblée que

« tous ces types, qui voulaient à toute force voir leur pénis enduit du sang d’une jeune fille, étaient des porcs. Une fois que les demoiselles du pays avaient fait leur entrée involontaire dans le monde des femmes, leur passe-temps favori devenait de savoir qui au sein de leur classe d’âge n’était encore qu’une enfant. Ayané n’avait jamais compris à quoi on pouvait voir qu’une fille n’était plus vierge, mais les jeunes du village avaient su presque aussitôt qu’elle s’était débarrassée de son hymen. Ils disaient que cela se voyait à la démarche. »

Léonora Miano a choisi ce stratagème scriptural comme pour nous emmener à comprendre d’emblée l’esprit funeste qui y règne et la tonalité pathétique qu’elle veut mettre en lumière. Les personnages sont en but avec les éléments et le monde ambiant même si tout semble démontrer qu’ils vivent dans leur milieu depuis toujours. Les héros mis en déroute dans cette œuvre éprouvent donc l’existence avec tout leur être entier sans que cela puisse être évité. Il semble que l’auteur les met dans un univers chaotique et une société carnassière et cannibale parce que rien ne leur est épargné comme épreuves physiques et comme souffrance épidermique. Le corps et sa poétique sont donc mis en branle dans ce roman pour montrer le côté sombre d’un univers fait pour nuire et pour pervertir les populations qui y vivent depuis un très long moment déjà. Le corps n’est pas mis en valeur dans cette œuvre parce qu’il fallait bien que l’auteure prenne les devant pour trouver comment amener la trame de son récit vers le contrat qui le lie avec ses lecteurs. Le corps est plutôt au centre même de la trame romanesque pour faire valoir l’histoire racontée afin d’émouvoir le lecteur. Pour cela, le narrateur nous dit une fois de plus qu’

« Ils précédaient ainsi le moment où l’astre du jour élirait domicile en bordure, puis en plein milieu du ciel. Installé sur son trône, il ferait descendre une chaleur implacable sur la terre. Ici, les éléments étaient sans merci. Le soleil s’arrogeait les pleins pouvoirs, quand arrivait la saison de son règne. »

Ici, le roman parle donc du corps meurtri des personnages africains comme de quelque chose de banal, d’inévitable, d’ordinaire puisque cela fait tellement longtemps que personne n’a éprouvé du bonheur et de la joie de vivre dans ce coin perdu de l’univers qu’elle met en mouvement. Même les astres sont présents pour nuire à tout le monde sans aucuns soucis et encore moins aucun remords. Le roman parle aussi de l’enveloppe charnel comme de quelque chose de presque fantomatique, de fantastique qui ne sert presque à rien à ses possesseurs sinon à marquer son impuissance face à la destiné, face à la fatalité et de son impact sur les éléments. Bidima (J-G) dans L’art négro-africain nous présente effectivement comment l’art africain est fait pour émouvoir et pour enrichir les gens qui la consomme. Ainsi, Léonora Miano met le corps en valeur dès l’incipit de l’œuvre en disant que « si le soleil est carnassier, le crépuscule est homicide » pour mettre le lecteur dans la confidence de ce qui va vraiment advenir de l’univers qu’elle va mettre en branle. Cette mise en garde de l’auteur nous permet déjà de comprendre que les personnages de son œuvre fictionnelle auront à souffrir cœur, corps et âme parce que leur vie et leur quotidien ne sont pas des plus heureux qui soient. Au contraire, le narrateur passe son temps à décrire un milieu très hostile et très inhospitalier qui ne laisse pas de place à l’épanouissement physique et mentale ; même pas lorsqu’on est un optimiste pathologique. C’est ainsi qu’Aguillon (F) dans Ceci est mon corps : autoportraits nous présente des corps en butte avec l’univers ambiant dans des images pas très agréables à voir. Le corps et ses cinq sens sont très sollicités dans la trame romanesque de notre ouvrage pour éprouver la force morale et musculaire des personnages « mianoiens » qui sont à la recherche du moindre pécune, de la moindre peccadille et de la plus petite satisfaction des besoins vitaux qui soit. Pour nous le prouver, le narrateur peut nous le faire comprendre lorsqu’il nous dit que

« Nul ne pouvait quitter le village. La semaine passée, on était venu le leur dire. Qu’il ne fallait pas bouger. Qu’on leur ferait signe. Que vraiment, on ne leur conseillait pas d’avoir le moindre besoin, d’être frappé par la plus petite nécessité qui fût de nature à susciter des déplacements. Tant pis si certaines denrées venaient à manquer »

On comprend par ce paragraphe que le destin des personnages de cette œuvre n’était pas entre leurs mains puisqu’ils n’avaient même pas le droit de décider de leur propre sort comme ils le souhaitaient. Les besoins vitaux et leur satisfaction effective ne sont même pas assurés puisque personne dans cette œuvre ne sait même plus quand il avait mangé à sa faim. Les personnages de L’intérieur de la nuit, l’œuvre de Léonora Miano, sont en tout temps et en tout lieu en butte avec tout ce qui les entoure parce que finalement, rien ne laisse présager d’un avenir meilleur et encore moins d’une quelconque amélioration de la situation. Au contraire, la poétique du corps des personnages ainsi que l’histoire nous disent bien des choses qui prouvent que l’univers décrit ne laisse aucune place à la quiétude et encore moins au repos des êtres. Les personnages de notre auteur sont vraiment des êtres atypiques parce qu’ils n’arrivent même pas à s’autoriser le moindre repos des sens dans leur propre monde parce qu’ils ne sont pas les maîtres de leur destin personnel. On pourrait effectivement le croire et l’imaginer en lisant que

« Les hommes se rendaient sur ces territoires, comme ils voyageaient vers le nord, afin d’y vendre leur force et de nourrir leurs familles. La terre que Dieu leur avait donnée était devenue avare.(…) Dès l’âge de douze ans, les garçons n’étaient que rarement envoyés à l’école. Ils se rendaient à Sombé, la ville située à quelques kilomètres de là, pour y effectuer de menus travaux. »

La démission des pères est donc effective dans cette œuvre romanesque parce que la misère ambiante les pousse à aller vivre loin de leurs terres infécondes et arides qui ne nourrissent presque plus personne dans leurs contrées villageoises. Tels les héros tragiques de Lucien Goldmann et de Jean Racine, on dirait qu’une main invisible, un sortilège les gouverne et les mène où ils veulent sans jamais leur donner le droit à la révolte intérieure et encore moins à la réflexion. Le corps est donc soumis à de rudes épreuves pour que les personnages puissent se débattre dans la vie et trouver un temps soit peu leurs moyens de subsistance. Leur corps semble être tout bonnement engourdi, englué, enfermé, embrigadé dans les méandres existentielles et pestilentielles parce qu’il est étouffé par tout ce qui les mène vers la dérive et le délire le plus total. Paul Ardenne dans L’image du corps : figures de l’humain dans l’art du XXe siècle nous montre effectivement des corps difformes à cause de tous les cataclysmes et guerres qui ont jalonné le siècle prouvant que l’humain est encore très loin de ce qu’on a pensé de lui. La poétique qu’en fait Léonora Miano dans son œuvre fictionnelle est donc une poétique funeste parce que les personnages n’arrivent pas à s’adapter à leur milieu et à leur monde ; tant les affres et éléments sont pressants et terribles pour leur épanouissement social et environnemental. On peut le comprendre dans toute sa mesure lorsqu’on lit que

« Les odeurs leur parvenaient de l’autre versant des collines, de ce monde qu’ils côtoyaient sans y appartenir véritablement. Particulièrement en cette saison. Il était impossible de ne pas sentir la pourriture, la brûlure. La chaleur intensifiait les fragrances de l’inéluctable. Ensuite, ils se compteraient. Ou bien, ils n’auraient pas à se compter. Rien ici-bas n’était de leur ressort »

On voit bien par là que la sensation olfactive est bien présente dans cette œuvre et permet aux personnages d’éprouver un certain dégoût de leur vie, de leur existence et de leur misère puisque ce sens est obstrué, farouchement provoqué et brimé dans son contact avec les odeurs alentour. Les personnages ainsi que leur être corporel vivent donc dans une misère des plus sordides au point de n’être chatouillés que par des odeurs nauséeuses et nauséabondes qui planent dans l’atmosphère qui est le leur. Bokiba (A) dans Écriture et identité dans la littérature ne dit pas autre chose lorsqu’il nous présente le rapport qu’il y a entre la narration, la psychologie et les univers qui les inspirent. La vie est donc ici une rude épreuve et les personnages sont obligés de veilleur seulement à ne pas mourir en se laissant aller à la dérive physique. Car il faut bien vivre pour espérer lutter et pour espérer voir des jours radieux dans les mois ou années à venir. Mais pour l’heure, la trame du récit nous prouve que rien ne permet de penser que les choses vont changer car personne pour le moment n’est à l’abri des représailles de la nature et des éléments comme on peut le lire ici :

« Et la pluie, pour être du genre féminin, n’en avait pas moins la force de terrasser les vivants. Sur son parcours, ce n’était que cases emportées, arbres déracinés, champs inondés. Et puis elle se calmait. Après son passage, on mettait du temps à consoler la terre, à la panser. »

Tout semble donc prouver au lecteur que la tonalité pathétique est bien celle qu’a choisi l’auteure de cette œuvre pour mieux faire ressortir l’expression du corps qui peine et qui souffre dans tous les aspects de son existence terrestre comme s’il a été puni d’une faute grave commise consciemment ou non. Les personnages de l’auteure camerounaise qui nous intéresse dans ce travail vivent comme ils peuvent sans jamais avoir à choisir leur destin et encore moins la façon de passer leurs journées. En effet, que ce soit le village, les champs, les astres, les éléments de la nature ou le milieu urbain, tout vit et joue sa partition contre les personnages problématiques de cette œuvre fictionnelle parce que l’existence ne leur fait pas de cadeau. Leur être charnel et matériel en souffre tellement que l’adage qui dit que les plus grandes douleurs sont muettes et vraiment de mise ici dans ce passage qui met en scène l’espérance d’une vie meilleure dans la grande ville tentaculaire et vorace. Au sujet de jeunes enfants honteusement exploités en ville par des patrons véreux, l’histoire nous dit que :

« Leurs activités leur rapportaient quelques pièces, des billets cornés, ou encore des choses qu’ils acceptaient en échange de leurs services : de l’huile, de la farine de manioc, des vêtements usagés, du pétrole pour les lampes. Certains avaient disparu dans cette ville. D’après ce qu’on disait, elle pullulait d’individus corrompus qui se livraient à toute sorte de trafics. Ces personnages avaient la réputation d’enlever les enfants et de les vendre à des propriétaires terriens qui en faisait des esclaves dans les pays voisins »

Les corps des personnages de L’intérieur de la nuit de Léonora Miano semblent donc chargés par tout le poids du continent et de sa misère comme celui du Christ l’a été lorsqu’il a porté les péchés du monde dans les Saintes Ecritures. La grande ville qui une est métropole gigantesque et pernicieuse pour des âmes innocentes n’est pas non plus un milieu propice et hospitalier pour de jeunes garçons du village aride et sec qui y viennent pour tenter leur chance. Ces jeunes êtres encore dans la tendre enfance doivent aussi palier à la misère des leurs pour apporter un menu salaire dans leur village à leur retour car, comme le leur demande les ventres affamés de leurs familles respectives, ils doivent tout faire pour travailler afin de subvenir aussi aux besoins des leurs. À leur corps défendant, ces jeunes enfants et jeunes hommes qui doivent servir la famille par de menus travaux et service ne peuvent le faire sans courir des risques très graves car le milieu urbain n’est pas du tout fait pour le travail forcé des enfants. Léonora Miano dans L’intérieur de la nuit approuve ce que Mann (H) dans L’écrivain dans son temps a dit lorsqu’il parle de l’impact du terroir, du milieu ambiant et du siècle sur la plume et le style de l’écrivain. L’histoire met donc en fiction des scènes terribles et terrifiantes qui permettent de dire et de comprendre que l’auteure est contre l’exploitation urbaine éhontée de la jeunesse africaine parce que son histoire est censée avec un impact sur le lecteur. Cette dénonciation de l’exploitation de jeunes êtres sans défense et à la merci du plus offrant est donc mise en scène dans ce paragraphe lourd d’intérêt :

« Pour éviter cela, les parents conseillaient à leurs fils de ne pas s’éloigner les uns des autres. Alors ils demeuraient aux abords des marchés, accomplissant diverses commissions pour le compte des marchands ou de leurs clients. Seuls les plus âgés de la troupe travaillaient comme domestiques chez des citadins. Ils gagnaient mieux leur vie, jouissaient de revenus plus stables »

L’intérieur de la nuit de Léonora Miano fait de la poétique du corps un thème majeur qui guide la trame romanesque au point de devenir, à elle seule, un véritable actant car toute l’histoire semble se liguer contre le corps et toutes ses représentations. C’est pour cela que Cazenave (O) dans Femmes rebelles : naissance d’un nouveau roman africain a fait état des femmes qui viennent à l’écriture parce qu’elles sont toutes des choses à dire après des décennies de soumission, de laxisme et de silence complice. Dans notre ouvrage, on constate que l’espace et le temps aussi sont sollicités pour venir mettre en déroute les personnages parce que leurs cinq sens sont intimement sollicités et mis à l’épreuve pour prouver -si cela était encore besoin- que l’enveloppe charnelle a un rôle à jouer dans l’être-dans-le-monde cher à Senghor. C’est donc grâce à leur corps et à ses sens que les personnages en butte avec l’existence son en contact direct avec la nature et les éléments. Comme le décrit Barbillon (C) dans Les canons du corps humain au XIXe siècle : l’art et la règle c’est une forme de mise en garde et d’éducation politique et populaire auxquelles se livre la narratrice de cette fiction car l’histoire fait la part belle à la narration de l’univers physique et intimiste des personnages. Le corps a donc une très grande importance dans ce roman car c’est aussi grâce à lui que le sens se dessine et se met en évidence car l’histoire est construite autour de personnages qui ne sont pas bien dans leur peau à cause de la misère et du soleil accablant qui envoie ses rayons sur les dos et les crânes des gens en proie à tous les maux de l’existence, de la sécheresse, de la pauvreté ambiante, de la crainte d’être mis en esclavage. On peut lire que

« Trop tard, son corps s’engourdissait doucement, doucement comme il avait vécu. Il avait imposait ses choix en douceur, et le venin du serpent s’était insinué lentement à travers son corps, pour le toucher au cœur. Aama avait pleuré des jours durant. Des semaines durant. Une fièvre s’était emparée d’elle, et on avait cru qu’elle ne survivrait pas longtemps à son époux. (…)Aama n’avait pas suivi son Eké dans la tombe, mais la fièvre était devenue chronique. Elle la prenait chaque année au mois de juin, et tout le monde savait qu’elle la tuerait un jour de juin. »

En effet, par le truchement du corps et des souffrances quotidiennes dont il est l’objet mais aussi le sujet, le roman prouve, à n’en point douter, que les personnages commencent à vivre un véritable enfer ou un purgatoire sous le soleil. La poétique du corps est donc aussi ici une mise en valeur des réalités tropicales et une nécessaire remise en question de la gestion des étendues territoriales et des hommes qui y vivent. Dans cette œuvre à la tonalité pathétique où hommes, femmes, jeunes filles, enfants, adolescents et vieillards vivent le martyr, le corps parle et se dit en des termes à la fois claires, elliptiques et détournés pour nommer son mauvais traitement. La poétique du corps élabore donc un discours sur le physique lorsque le corps lui-même se met en scène pour se dire et parler dans un langage qui lui est propre et qu’il faut savoir décrypter pour en déceler le sens caché. On peut donc dire avec Chemain (R), dans L’imaginaire dans le roman africain que l’auteure a su faire preuve de dextérité pour amener le lecteur et la trame romanesque là où elle a voulu les emmener afin de dévoiler son message et son talent scripturale. Cette œuvre semble être bâtie sur la douleur physique, morale, sociale et économique des personnages car tout est réuni et fait pour que chacun, en ce qui le concerne, sache que le monde dans lequel il vit est ténébreux et ne présage rien de bon. C’est ce qui arrive au personnage central lorsqu’on lit que

« Le jour de son retour, on l’avait vue descendre les collines, vêtue d’un pantalon et d’une veste en jean. Personne à Eku ne possédait de tels vêtements. Pas même les hommes qui vivaient au loin. Ses cheveux n’étaient pas tressés et ressemblaient à un buisson sauvage. Elle n’avait eu d’yeux pour personne et s’était dirigé d’un pas martial vers la case de ses parents, se contentant d’un hochement sec de la tête, quand elle ne pouvait éviter le regard des villageois. »

Même l’espoir semble ne pas être de mise puisque tout le monde vit dans une léthargie physique qui prouve que les choses n’avanceront pas tout de suite comme on le voudrait. L’exil économique des hommes valides du village en question est mis en scène pour démontrer le côté accablant du climat et l’aridité du sol qui, finalement imprègnent les cœurs des hommes puisqu’ils s’en vont dans des contrées lointaines sans plus se soucier du quant-dira-t-on, de la pérennisation des us et coutumes locales, de l’éducation de leur progéniture et de la sauvegarde de leurs foyers conjugaux. Comme Baron (D), dans son essai Corps et artifices : de Cronenberg à Zpira, les besoins vitaux dans L’intérieur de la nuit de Léonora Miano poussent tous les personnages à partir sans plus se retourner pour un bon moment parce que l’urgence l’exige et ne permet pas de tergiverser lorsque les estomacs grondent de faim dans la sainte journée. Les personnages hommes et enfants de cette région fictionnelle décrite dans le roman de Léonora Miano sont dont de véritables réfugiés économiques parce qu’ils sont obligés de quitter familles, champs, village, femmes et enfants pour aller à la recherche d’une hypothétique fortune qui ne vient jamais. Comme le dit si bien l’histoire racontée, on peut comprendre que

« Leur institution se trouvait en pleine brousse au nord de Sombé, et elles pratiquaient méthodiquement l’injure et les châtiments corporels, ces derniers ayant également pour but d’extirper des jeunes filles cet excès de sensualité dont elles avaient hérité, du simple fait de leur naissance tropicale. Ce n’était pas bien grave, aux yeux des autres jeunes filles qui avaient subi maintes roustes dès leur plus tendre enfance. »

Devoir s’exiler pour espérer nourrir les siens et lever la tête est donc un véritable chalenge pour tous les pères et hommes valides qui quittent leur contrée pour aller s’installer ailleurs pour un certain temps. Leur corps respire donc la résignation, la désolation lorsqu’ils n’arrivent jamais à réussir ce qu’ils ont entamé devant tout le monde : c’est-à-dire assumer le rôle paternel jadis honorable devant apporter gît, couvert, assistance et protection à leurs maisonnées. De ce fait, Ngal (G) dans Création et rupture en littérature africaine montre bien que le regard des écrivains africains est devenu plus lucide, objectif et ne craint plus de dépeindre la réalité ambiante parce que le temps urge dans ce sens. Léonora Miano fait donc œuvre utile en dépeignant ces corps condamnés par les éléments en furie et la température mortifère. On peut donc dire que ces enveloppes charnelles courbées par le poids de la conscience familiale, ces physiques affamés recourbés et meurtris par la misère ambiante sont donc des leitmotivs qui guident l’auteure vers le sens qu’elle veut donner et le message qu’elle veut délivrer à la communauté des lecteurs. De ce fait, le narrateur dira que

« Lorsqu’ils passaient dans le village, ce n’était que pour y déposer des miettes, faire tonner leur voix en distribuant des consignes dont ils ne pouvaient superviser l’application. Ensuite, ils s’en allaient. Et les femmes restaient là avec le monde sur les épaules. Celles qui avaient des fils s’empressaient de leur faire porter une partie de ce poids. Elles les envoyaient travailler, comme on alimentait un compte courant. Ils prenaient femme, puis menaient la vie qui avait été celle de leurs pères ».

La poétique du corps et donc également une poétique de la prise de conscience de la citoyenneté du monde de l’auteure camerounaise ; car prendre la plume c’est donner son avis sur une question existentielle donnée. L’intérieur de la nuit de Léonora Miano veut mettre les choses au clair dans l’esprit des lecteurs pour que nul ne puisse dire qu’il n’était pas au courant que ce genre de chose puisse exister sous le soleil des tropiques. Car, comme l’a si bien dit Sartre dans son ouvrage La responsabilité de l’écrivain, un homme, une femme de lettres doit dire et nommer les choses car les mots sont des pistolets chargés. Berthelot (F) dans Le texte à l’œuvre- le corps du héros nous montre bien comment les personnages peuvent évoluer dans une œuvre fictionnelle en faisant évoluer la trame romanesque comme dans le roman de notre auteure. La mise à mort de l’espoir en des jours meilleurs de tout un peuple est donc quelque chose de très pathétique dans cette œuvre car l’auteure semble décrire un univers où tout est et demeure incertain jusqu’à l’absurde totale. La seule chose qui donne de la consistance au corps dans ce roman est belle et bien la souffrance et ses multiples figures et facettes qui sont disséminés ça et là dans l’agir des personnages comme il est loisible de le lire dans ce passage :

« Les filles, quant à elles, demeuraient sur place, à tourner et à retourner une terre qui ne laissait pousser que ce qu’on lui arrachait. Nul n’avait jamais eu l’idée saugrenue de les faire étudier. En temps normal, dans la journée, ne se trouvaient dans la clairière que des femmes d’âge mûr, des filles (toutes celles qui n’étaient pas mariées) et des enfants en bas âge, la plupart des hommes vivant au loin, dans les villes du pays, dans les villes d’autres pays, et ne rentrant que de manière ponctuelle »

La poétique de l’enveloppe charnelle qui est donc mise en scène dans cette œuvre n’a d’égale que la volonté de faire prendre conscience de certaines réalités tant occultés, oubliées, honnies par les hommes au pouvoir dans toute l’Afrique noire et ailleurs. L’existence corporelle n’a presque plus qu’un sens qui est celui de vivre sa vie ou plutôt de survivre. Cela, sans espérer autre chose que la misère et les tristes réalités quotidiennes tentaculaires et incertaines pour toute une population urbaine et rurale. Puisque les jeunes personnages de ce roman n’ont pas d’instruction scolaire, on peut donc dire avec le narrateur que seuls les besoins du corps sont ce qui les intéresse et les déterminent dans cette œuvre fort évocatrice des méandres du corps plongé dans une existence pathétique et pernicieuse. La littérature africaine doit instruire ceux qui la fréquente ; voilà pourquoi Ngandu Nkashama (P) dans Enseigner les littératures africaines donne quelques pistes pour que le travail des écrivains tel que Léonora Miano ne soit pas dérisoire. Bien au contraire. On peut donc constater dans cet ouvrage fictif que plus le devoir pressant de satisfaire les besoins vitaux va crescendo, plus la poétique du corps des personnages sombre dans une narration péjorative et vulgaire comme c’est bien le cas ici :

« Elle s’était ensuite approchée de sa mère qui dormait à présent, épuisée par les efforts qu’elle avait dû faire pour manger. Elle lui avait embrassé le front et lui avait tenu la main. Sans regarder les femmes, elle leur avait demandé : Depuis combien de temps est-elle malade ? »

En effet, à vouloir tenter à tout prix de satisfaire ces besoins primaires de l’existence, les personnages ratent l’essentiel par la même occasion ; ils ne vivent donc ni plus ni moins que comme des bêtes de somme puisque ces derniers n’ont aucun espoir à part procréer, se défendre et se nourrir. On peut donc lire l’anthropologie, la sociologie, l’ethnologie dans ce roman parce que tout est fait pour nous faire comprendre que le monde extérieur est ce qui régit le comportement, la conduite, la pensé et même la propre mentalité des personnages. Comme Bernard, Michel dans Le corps, Léonora Miano dans son ouvrage L’intérieur de la nuit a puisé dans sa mémoire pour dévoiler le poids écrasant de la tradition sur des corps en éclosion ou en déroute.
II-Inscription des enjeux sociétaux
L’inscription des enjeux sociétaux est manifeste par la mise en scène du corps des personnages en proie aux aspects les plus sombres et sordides de la vie. Cela fait d’eux des être insignifiants, sans aucune texture particulière, sans consistance palpable, sans aura quelconque parce qu’ils ont déjà plié l’échine devant l’existence funeste. Les personnages et leur corps décrit ont presque déjà laissé la garde même s’ils continuent tout de même à aller au loin pour tenter de sortir les leurs de cette situation. Bignolais, Gérard. Empreintes et sculptures du corps humain démontre bien comment le corps humain a un impact dans la vie de tous les jours et comment il se met en mouvement dans son agir quotidien. Le corps joue donc un rôle formidable dans la formation de l’identité et dans les relations qu’il entretient avec la culture et le milieu ambiant car les personnages sont montrés comme ayant rompu avec les us et coutume africaine et ancestrales. Par leurs agissements qui manquent de crédibilité, de consistance, de pertinence, on peut dire que les enjeux sociétaux qui interagissent dans et avec le corps le poussent à faire des choses très peu recommandables dans cette œuvre fictionnelle. Ces personnages sont décrits comme étant très fantomatiques et évanescents dans cette œuvre fictionnelle et allant très loin pour aller à la recherche du travail et des biens matériels. On peut donc lire qu’« Une destinée qui ne tracerait pas cette figure imposée du mépris et des mauvais traitements infligés aux brus afin de se venger piètrement de ce qu’on avait supporté. Parce que la vie, c’était ça. Un serpent qui se mordait la queue. L’enfant unique que ses entrailles avaient portée après maintes éjections de nouveau-nés sans vie, maintes expulsions de caillots qui n’étaient pas encore devenus des êtres vivants, ne lui servait à rien. »

La poétique du corps est donc quelque chose de palpable dans L’intérieur de la nuit de Léonora Miano parque ce roman fictionnel nous met devant un dilemme et une situation de voyeurs invétérés. Car il semble que le narrateur se délecte du tableau qu’il nous brosse lui-même de la situation pénible des personnages mis en scène. Tous les vices ou presque semblent habiter les héros de ce roman ; que ce soit ceux qui vivent en ville comme ceux qui préfèrent demeurer au village malgré l’incertitude du lendemain et la chaleur aussi bien accablante qu’étouffante. Ce narrateur, aux apparences sadiques, nous brosse une situation qui ne peut pas du tout plaire lorsqu’on sait d’où on vient et ce qui pourrait arriver à tout le monde lorsqu’il est descendu de son piédestal économique et social. C’est dans cette perspective que Lancer (U) dans Vertu du discours, Discours de la vertu montre bien comment les rapports humains doivent être mis en évidence pour que la compréhension et les valeurs morales soient préserver et encourager. Le corps des personnages de cette œuvre ne peut donc rien faire qui s’éloigne des normes, des obligations sociétales et du chemin tracé par une lignée et une figure paternelle qui devient presque invisible ; qu’en bien même elle est omniprésente dans les cœurs et les mœurs. Le social se lit donc du début à la fin de cette œuvre car le narrateur veut nous faire comprendre le côté intransigeant du monde africain décrit sur le corps des personnages mis en exergue. C’est donc à une poétique du corps presque sans plus de consistance qu’on assiste ici et qui est aussi décrit dans cette œuvre pour nous mettre devant un tableau pénible qui ne peut pas laisser le moindre lecteur indifférent à la chose décrite et narrée. Cela est prouvé lorsqu’on lit qu’ « A l’âge de treize ans, Ayané s’était déflorée elle-même, à l’aide d’un tubercule de manioc. Autour d’elle, les filles se faisaient presque toujours une idée très brutale de ce qui les attendait dans la couche de leur époux. On les culbutait dans les fourrés, vers l’âge de neuf ans ou un peu après. Des hommes de passage au village. Leurs oncles ou leurs cousins, quelquefois. Elle n’avait pas voulu vivre cela. Alors, elle avait elle-même rompu la membrane. Sans trop d’émotion, d’ailleurs. La pensé de ce flot de sang répandu sous les assauts d’un sexe d’homme la dégoûtait.Ce n’était pas romantique. C’était sale. »

On comprend donc l’impact physique et psychologique dans lequel se trouve ce personnage principale féminin au point de se faire du tord elle-même à l’aide d’un objet comestible pour ne pas vivre l’inquiétude de ses congénères filles lors de la première copulation. Les enjeux communautaires se dessinent tout au long de la narration de l’œuvre de notre auteur car les personnages sont en but avec tout ce qui est millénaire dans leur environnement immédiat. Le milieu africain qui est décrit comme un univers qui ne laisse personne sur la touche, sur le carreau est peint ici comme un milieu où la solidarité n’est plus de mise, où l’entente cordiale et le bon voisinage ne sont plus l’apanage des habitants du village en perte de vitesse. Léonard (M), Le dit et sa technique littéraire ne dit pas autre chose lorsqu’il parle de la façon d’exprimer sa pensée dans une œuvre littéraire parce qu’il faut bien nommer les choses pour éviter toute forme de trahison de la pensée. Cela dit, l’univers romanesque qui nous occupe est devenu un monde, un milieu où le quand-dira-t-on n’opère plus dans les consciences et où les bonnes mœurs ne sont plus que des souvenirs passés et délurés. C’est à une véritable politique du chacun pour soi à laquelle on semble assister en partie dans cette œuvre fictionnelle. L’auteur nous décrit un environnement devenu impersonnel et dans lequel le corps est assujetti à son milieu, à son environnement, à sa communauté au point qu’il est presque impossible à quiconque de s’en sortir malgré tout les efforts consentis. Le narrateur nous dira qu’
« Un jour, une fille s’était arrangée pour lui subtiliser une culotte souillée d’un peu de sang menstruel, alors même qu’elle faisait sa lessive à l’écart. Elle avait observé le sous-vêtement, et le lui avait rendu. -Ton sang n’a pas la couleur de celui d’une vierge. C’est donc vrai. Alors on avait un peu jasé. »
On voit bien par ce paragraphe que le qu’en-dira-t-on, les commérages, le regard d’autrui compte dans le comportement des personnages car tout le monde doit se soumettre à une certaine étique déjà établie depuis des temps immémoriaux. Le roman de Léonora Miano est donc une œuvre qui fait ressurgir le milieu ambiant sur le destin des personnages car personne dans cette histoire fictive ne peut de départir des lois et règlements de son appartenance sociologie, sexuée et gérontocratique. Son texte démontre, à n’en point douter, l’inscription des enjeux sociétaux sur les personnages qu’elle met en valeur. Comme nous le montre Lioure (M) dans son ouvrage Les styles de l’esprit, leur univers agit sur eux, leur société et leurs traditions sont là pour les embrigader continûment sans espoir de s’en sortir. On comprendra cela en lisant qu’ « On ne lui avait rien enseigné de valable, et elle ignorait qu’il n’appartenait pas aux femmes de courir les routes. Leur rôle était de demeurer tels des piliers fixes sous le soleil. D’être des fondations et des repères. » On comprend aussi par là que la société africaine souhaite que la femme reste à sa place sans espoir d’avoir des envies, des rêves, des ambitions qui peuvent mettre en déroute tout ce que celle-là a programmée et organisé dans sa conception machiste et phallocratique de la communauté. Le corps des femmes est donc contraint de taire tout ce qui est contraire à la norme, à la tradition, à l’évolution de la société patriarcale tropicale même si Boëtsch (G) et Chevé (D) dans Le corps dans tous ses états démontrent qu’on ne saurait se départir totalement de la vie du corps, de ses inclinations et de son impérialisme quotidien. Les personnages qu’elle met en lumière sont des êtres instables, problématiques, nomades qui s’en vont, loin de chez eux, à la recherche d’un ailleurs meilleur même si le roman ne dit pas qu’ils l’ont vraiment trouvé. Au contraire, les coins visités par les personnages sont également en proie à tous les maux du monde comme si rien n’irait dans leur monde fictionnel. Il y a donc une certaine forme d’homologie structurale entre la société fictionnelle décrite et certainement celle dont est issue l’auteure de L’intérieur de la nuit car, c’est comme si elle voulait nous montrer que le milieu africain n’est pas propice à l’épanouissement des individus qui y vivent ; qui y survivent malgré eux. Pour cela, l’histoire nous dira que
« Comme leurs mères, elles ne verraient absolument aucune raison de souhaiter autre chose aux filles qui leur naîtraient, de se battre pour leur offrir une autre vie. Une existence au cours de laquelle on ne se sentirait pas contrainte de régenter le quotidien de sa progéniture, pour enfin se sentir importante. »

On voit bien que le simple fait de décrire des personnages jeunes, vieux, adultes, robustes qui quittent leur terroir pour aller à la recherche de l’eldorado est déjà un signe manifeste d’encourager les jeunes lecteurs à partir de ceux eux si tous les horizons sont bouchés. Le narrateur nous prévient en nous disant que « Généralement, ils ne faisaient pas fortune, dans ces lointains. La vie qu’ils y menaient mangeait tout ce qu’ils étaient censés préserver dans le but de tenir les promesses faites à eux-mêmes et au clan. » Tous les démons sont donc dehors -telle semble être le message que le narrateur nous délivre- car l’univers campagnard ou rural est régis par la misère, la pauvreté, la chaleur, la sécheresse alors que celui des villes et en butte avec les démons mesquins des êtres humains qui sont de vrais rapaces, de vrais loups pour les plus faibles d’entre eux. Dans le village aussi, le corps a un rôle déterminant ; qu’il soit bien perçu ou non par les personnages qui vivent leur sexualité ouvertement ou en secret pour ne pas déranger les bonnes mœurs. Léonora Miano dans L’intérieur de la nuit nous décrit un univers où les tabous sont brûlés et les interdits bafoués et foulés aux pieds par ceux qui veulent vivre selon leurs convenances personnelles. Le corps et le sexe semblent donc avoir changé de registre, semble avoir évolué selon que l’on est jeune fille ou vieille mégère dans le village décrit. Tous les jeunes sans le dire ou sans vouloir le reconnaître semble être en proie aux démons du sexe et de ses avatars car tous pratiquent ouvertement ou non une sexualité délurée ou incontrôlée. On peut le lire ici lorsque le narrateur nous dit que

« Dans leur tribu bantoue du centre de l’Afrique, la virginité n’avait rien de sacré. Les mœurs étaient souples, et les petits ne se demandaient plus, passé l’âge de six ans, comment on faisait les enfants. Les conversations de leurs aînés s’agrippaient volontiers à l’entrejambe et à l’arrière-train. »

Comme nous le confirme ce bout de texte, les mœurs sont devenues légères, permissives, fades, incontrôlées parce que les hommes ne sont plus présents et n’assument plus leur rôle de gardien du temple et de la moralité des jeunes générations. C’est l’aridité de la terre ainsi que la canicule et les pluies diluviennes qui sont responsables de tout ce qui est occasionné et qu’on peut qualifier de funeste dans ce roman car les hommes et les pères s’en sont allés loin de chez eux laissant la société toute entière sens dessus-dessous. Cela dénature les relations interpersonnelles et joue un mauvais rôle dans l’imaginaire des jeunes comme le démontre Costantini, Michel dans L’image du sujet qui dépend de plusieurs circonstances de la vie. Le soleil carnassier, la terre aride, les champs inféconds de produits vivriers et la misère ambiante ont donc un impact certain sur l’agir des personnages puisque les hommes, les pères s’en sont allés à la recherche d’un mieux être tout en laissant les mœurs de décomposer au gré des nouvelles manières de voir les jeunes du village ; devenus sans aucun repère et sans pères fouettards pour les ramener à l’ordre. Pour nous montrer la débandade dans ces lieux, l’auteure nous présente un monde rural sans présence masculine et sans autorité majeure pour réguler les corps, le sexe, le désir lubrique. On ainsi peut lire que

« Lorsque la pluie modérait ses fureurs et l’arrosait patiemment avec le soin porté aux viandes à rôtir, elle ne produisait que de quoi survivre quelques mois. C’était aux femmes qu’il incombait de biner et de sarcler, les hommes ayant le devoir de prendre la route, selon une tradition dont le temps avait gommé l’origine et le sens »

On comprend donc par là que l’environnement malsain du village pousse la société toute entière à changer de mœurs et de paradigmes comportementaux parce que l’heure et l’urgence recommandent qu’on recherche d’abord la satisfaction des besoins vitaux. Pour des raisons de recherche d’un mieux-être familial, tout part en lambeaux parce que la société est totalement démembrée comme s’il n’y avait jamais eu de figure paternelle dans le coin. Cela ressemble fort bien à l’image désolante des tirailleurs sénégalais s’en allant combattre pour d’autres peuples et sous d’autres cieux sans savoir vraiment pourquoi. Dans L’intérieur de la nuit de Léonora Miano, l’image des hommes quittant village, champs arides, femmes et enfants pour aller conquête des biens matériels nous rappelle fort à propos les documentaires et photos des deux conflits mondiaux qui ont vu les hommes d’Afrique noire s’en aller loin des leurs sans savoir s’ils allaient vraiment revenir vivants. Tels du bétail ou des chairs à canons, ils sont allés faire une guerre dont ils ne maîtrisaient ni les tenants et encore moins les aboutissants. Songer au maintien des bonnes mœurs dans le village n’est plus du tout l’apanage des hommes puisque le devoir de survie est au dessus de tout autre sur cette terre aride. Pour revenir à notre ouvrage, on peut dire avec certitude que les hommes du village, parce que l’espoir a disparu de leur horizon, ont donc démissionné de leur rôle premier et fondateur de la communauté ; ce qui donne cet aspect de légèreté des mœurs dans cette œuvre fictionnelle. On peut le comprendre lorsqu’on lit que

« Celles qui n’avaient que des filles les faisaient filer droit. Elles leur apprenaient à vivre comme elles l’avaient fait elles-mêmes. Les dents serrées, le dos bien rigide, l’espérance vaincue. Les filles se marieraient, enfanteraient, se tairaient. Leur vie passée à ruminer des rêves irréalisables s’écoulerait à grands flots d’amertume muette »

Comme nous le dit Lukàs, (G) dans La théorie du roman, l’auteur nous met donc devant une histoire rocambolesque qui ne laisse pas beaucoup d’espoir et de marche de manœuvre à ses personnages principaux. L’univers extérieur du village, les intempéries, la pluviométrie, la canicule, la sécheresse et la société détruisent aussi les mœurs intérieures des personnages car l’extérieur a un impact véritable sur le monde intérieur. Lequel est en proie et à la merci de tous les vices existants qui se font voir sur terre. Le corps des jeunes filles est donc sollicité pour dire du sens dans cette œuvre car l’auteur l’utilise à bon escient pour faire avancer sa trame romanesque dans le sens qui est le sien. Même si l’intention de l’auteure n’est pas forcément l’intention qui s’opère et encore moins celle du lecteur, on peut lire cette histoire comme une véritable mise en valeur et en déroute du corps des personnages. Tel que nous le font voir Cottegnies (L), Gheeraert (T) et Venet (G) dans leur ouvrage La beauté et ses monstres, tout va à l’encontre de l’épanouissement des personnages comme on peut le voir car leur vie se résume à très peu de chose et à la mise en exergue des mœurs très peu recommandables pour une morale puritaine. La jeunesse de cette œuvre fictionnelle subit donc les affres de la misère ainsi que tous les dommages collatéraux qui ne manquent pas de se faire sentir dans leur existence quotidienne. Le corps est donc pris en otage par les plus habiles et les veinards car, dans ce milieu tentaculaire et saugrenu, c’est encore et toujours la loi du plus fort qui prévaut parce que la jeunesse est en déroute dans cette société fictionnelle. On peut très bien le comprendre lorsqu’on lit que

« Ce n’était même plus la peine de lui faire la morale, de lui dire qu’on l’avait bien prévenue. Sa vision du monde et sa compréhension des choses se situaient depuis toujours en deçà du bon sens, et les remarquent ne produisent jamais sur elle l’effet escompté. »

Alors même que certains écrivains africains comme Olympe Bhêly-Quenum dans Les appels du Voudù, Cheik Ahmidou Kane dans L’aventure ambigue ont choisi d’insister sur le corps de la femme comme réceptacle d’une tradition sociale, religieuse désinhibante et sans complexe aucun, Léonora Miano dans L’intérieur de la nuit préfère parler d’un corps assujetti aux mœurs locales, aux intempéries et aux avatars du climat tropicale humide. Nous semble-t-il, à la différence des deux auteurs précités, elle met en scène un univers dans lequel le corps des personnages est en bute et en proie à tout ce qui est dans la nature et dans les vices humains. Le corps des jeunes filles qu’elle représente est un corps déluré qui ne recule presque devant rien vu la misère ambiante qui agit sur leur esprit comme nous le montre Seginger (G), Spiritualités d’un monde désenchanté. Il faut donc atteindre à tout prix ses objectifs quelque soit la renommée que l’on peut avoir après -ce n’est pas bien grave- puisque la figure paternelle et patriarcale est loin de là et ne peut plus rien contre la tournure des événements qui se produisent au village. Comme déçu de cet état de chose, le narrateur dira que

« Une fois qu’elles s’étaient fait ravir leur virginité, les filles ne se privaient pas de s’informer plus avant des choses du sexe. Elles pouvaient même alors vivre assez librement. Enfin, les fortes têtes, celles qui n’étaient pas du genre à se lamenter sur les coups du sort, sur les choses inévitables comme la douleur et l’humiliation du viol. »

On voit bien dans ce passage qu’on dirait que tout le monde s’accommode de l’univers ambiant puisque personne n’est plus là pour pleurnicher ou se lamenter sur son triste sort. C’est pour cela que De Baecque (A) dans Le corps exposé montre que l’inscription des enjeux sociétaux sur le corps est donc manifeste comme dans ce roman de l’écrivaine Léonora Miano puisqu’elle se permet de décrire des situations qui montrent bien que l’enveloppe charnelle des personnages est chosifiée, banalisée, vilipendée et même sacrifiée pour de menues choses. Comme aussi Magris (C) dans Utopie et désenchantement, l’auteure camerounaise met en scène la misère des lieux et des habitants qui ont donc impact considérable dans l’agir et le développement des nouvelles mentalités. Cela, parce que plus personne ne songe à vivre comme jadis les ancêtres le faisaient ; c’est-à-dire dans sa communauté tout en respectant scrupuleusement les valeurs, les us et des coutumes millénaires transmises de générations en générations pour la sauvegarde de tout le monde. Pour quelques improbables et hypothétiques billets de banque, les jeunes hommes et leurs pères ont quitté mères, femmes, fiancées et sœurs pour aller à la recherche d’on ne sait quelle richesse matérielle dans des contrées lointaines. Lorsque de telles choses arrivent dans un coin comme celui qui nous est décrit, il ne faut pas s’étonner de voir certaines situations graves s’opérer sans qu’on puisse endiguer le phénomène. Le narrateur nous rassure dans cette démarche et dans cette analyse lorsqu’il nous dit que

« De toutes les façons, ils n’étaient pas faits pour aller ensemble. Louis voulait des enfants, et pas elle. Il pensait que le métissage était un trésor. Elle était persuadée que les différences étaient toujours chouettes du point de vue de ceux qui n’étaient pas différents. Leur amour n’avait aucun besoin de s’incarner en elle, pour finir par ne laisser sur la terre qu’une trace branlante : elle qui tanguerait toujours, qui ne serait jamais aussi flamboyante que cette chose qu’ils avaient formée et qui avait tout bravé » Mais aussi que « Les femmes qui étaient habituées à voir leurs hommes s’en aller savaient qu’elles régneraient sur les familles. Les mâles se contentaient de venir parader une fois de temps en temps, jusqu’à ce qu’ils fussent âgés et vidés de toute sève. »

On comprend donc que toute personne vivant dans un tel coin serait en présence d’une déliquescence des mœurs ; car plus personne n’est là pour régenter la société et les corps lascifs qui veulent se mettre en scène sur le plan sexuel et autre. Le milieu ainsi que la nature, les éléments et les intempéries ne sont pas du tout favorables à l’éclosion d’une certaine joie de vivre et encore moins d’un bien-être personnel ou collectif. Les personnages se présentent donc comme des êtres englués, malgré eux, dans leur propre univers fictif. L’espoir en des jours meilleurs est certainement ce qui pousse les jeunes et les hommes valides à partir, à s’envoler, et à fuir leur terroir inculte et d’une aridité déconcertante parce que la vie y est incertaine pour celui qu’il s’obstine à y vivre. Mais dans cette mise en déroute des personnages romanesque, l’auteure montre tout de même que ce n’est pas tout le monde qui fuit vers un eldorado improbable, problématique et hypothétique car les femmes restent sur place malgré l’absence d’espoir ainsi que certains hommes désabusés qui préfèrent ne rien tenter parce que, de toute évidence, ceux qui le font n’apportent finalement rien de bon dans le coin à leur arrivée tant attendue. Le narrateur nous dira qu’

« Enfin, au lieu de se rendre dans ces territoires où se perdaient tous les hommes et d’y brader sa force contre un salaire dont on ne verrait que les restes, il restait là. Il creusait le sol en quête d’une glaise rougeâtre qu’il façonnait en statuettes dont il faisait commerce. »

C’est donc à cause des rapports effectifs entre le monde ambiant et le monde fictif décrit dans l’œuvre que notre auteur qu’on peut se permettre de dire qu’elle s’exprime avec un tel pessimisme parce qu’elle ne croit plus en son terroir comme nous le dit Maingueneau (D) dans Le discours littéraire. L’écriture du corps mis dans une situation donnée et dans un univers spécifique dans l’œuvre de Léonora Miano nous permet de comprendre qu’il y a une scripturaire de l’enveloppe charnelle et une biologie de l’écriture tant les choses ne sont pas faites en faveur des personnages mis en scène. On pourrait bien se demander qui de ceux qui parlent ou de celles qui restent sont les plus téméraires, les plus courageux tant la misère et partout presque pareille. Non seulement la vie communautaire qu’on connaissait stable, harmonieuse et solidaire n’a plus les mêmes résonances dans l’ouvrage de notre auteur, l’espoir d’un nivellement sociétal par le haut y est devenu aussi impossible. Cela, parce que les maillons fort du système patriarcal sont déjà très loin ; laissant les femmes et la jeunesse montante sans repère aucun dans un univers fort dépréciatif et tentaculaire.

Conclusion

Notre travail vient de nous montrer qu’effectivement, il y a une certaine inscription d’une poétique funeste du corps dans L’intérieur de la nuit de Léonora Miano car l’auteure camerounaise fait tout pour nous faire entrer dans un monde labyrinthique où les êtres sont en proie à tous les maux de la terre. Par cette étude sociocritique de la société du roman, nous avons pu déceler aussi une certaine inscription des enjeux sociétaux qui nous a bien montré la démission de la figure parentale qui y règne. Laquelle malheureusement peut entraîner des conséquences néfastes et funestes sur la progéniture et les mœurs qu’on aurait aimé voir se perdurer. Le corps des personnages a été mis à dure épreuve comme si l’auteure, Léonora Miano, voulait passer par l’enveloppe charnelle pour enseigner sa vision du monde et de la société tropicale. L’inscription des enjeux sociétaux dans cette œuvre fictionnelle nous prouve que le corps est plus une construction culturelle qu’autre chose car la société se dessine vraiment sur lui en l’influençant et en lui imposant ses dictats. Dans ce sens, on peut donc dire que Léonora Miano, dans son roman L’intérieur de la nuit, n’a pas une idée élogieuse, réconfortante, positive de son propre terroir puisqu’elle le dépeint avec tout ce qui concoure à la corruption des mœurs et à la soumission des personnages par la nature caniculaire emblématique.

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